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27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 19:26

 

 

Le village Ompomouena souligne la courbure accentuée de l'Ogooué vers Port-gentil.

A droite, on rejoint Ngomo et sa célèbre mission.

Tout droit, la rivière aux pélicans abreuve les lacs du Sud.

Nous avons quitté Lambaréné tôt ce matin en kayak. Nous nous laissons dériver dans ce couloir. 

Un peu plus loin, la rivière Ezanga se dérobe discrètement vers la gauche. 

D'immenses fromagers autrefois peuplés de dizaines de pélicans marquent l'entrée de la rivière Evaro.

C'était avant.

Les pélicans ont aujourd'hui disparu. On en croise encore parfois dans les lacs.

Les hippopotames, eux, sont toujours là, cerbères vigilants de la porte Evaro, attirant les touristes venus en villégiature à l'hôpital Schweitzer.

A l'instar de la rivière Moukalaba, l'approche de ces mastodontes en kayak est toujours délicate.

Poussés par le courant, nous avançons prudemment.

Quelques hérons, posés sur les berges, décollent au dernier moment sur notre passage.

Méfiants, un peu tendus même, nous scrutons la surface de l'eau à l'affût du souffle de la bête.

Nous atteignons cette fameuse intersection. Aucun pélican. Aucun hippopotame.

Quand les eaux sont hautes, ils se dispersent et rejoignent les marécages.

Je dérive sur le côté opposé. Olivier reste au milieu. Toujours rien.

Nous dépassons le carrefour quand soudain résonne dans le sillage du kayak d'Olivier le puissant grognement caractéristique de l'hippo mécontent.

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré notre vigilance soutenue il a échappé à nos radars.

Il est à distance, mais nous sommes passés à son aplomb sans nous en rendre compte, et il faut reconnaître que jouer à chat perché avec ce genre de colosse acariâtre génère toujours sa petite dose de stress.

 

 

Nous pivotons nos embarcations pour l'admirer ....et le surveiller : belle bête!

Il nous observe lui aussi, puis s'enfonce à nouveau sous la surface.

Le courant nous emporte toujours et nous réalisons qu'il n'est peut-être pas seul.

En effet, nous croiserons plus loin à deux reprises une maman et son petit, que nous contournerons à bonne distance.

 

 

 

 

 

 

Les berges aux grands arbres et à la végétation touffue laissent place progressivement aux rives herbacées, roseaux et papyrus, des marécages, régulièrement lacérées par les passages d'hippopotames.

 

 

 

 

 

Ici commence et s'étend véritablement le delta de l'Ogooué.

 

 

Puis apparaît le lac Onangué, le plus grand lac du Moyen-Ogooué, vaste esplanade liquide qui redessine un horizon lointain, peuplé de reliefs montagneux, où le regard se disperse loin des tentures végétales qui voilaient sa perspective.

 

L'après-midi est déjà bien avancé, le vent s'est levé, face à nous, et soulève des vagues hostiles.

Il nous faut songer à trouver un emplacement pour le bivouac du soir.

Aucun banc de sable n'est visible. Nous devons de toute façon traverser le lac pour rejoindre l'autre rive.

En kayak, lutter contre le courant est une épreuve, lutter contre le vent en est une autre.

La traversée est longue, éprouvante.

En rivière, les arbres sont des bornes qui permettent d'évaluer notre progression.

Au milieu d'un lac, on se retrouve sans repère.

J'ai l'impression que je n'avance pas, que les vagues sont de plus en plus fortes, que le vent me repousse en arrière.

Dans ce genre de situation, seul le pilotage automatique est salutaire : fermer les écoutilles du cerveau aux doutes et aux atermoiements, se mettre en mode robot mécanique ou buffle obstiné, se coller au fond de son siège flottant, et ramer.

Pagayer. Souquer ferme. Avancer. Encore. Allez !

 

Une île apparaît, Encore assez loin. Des arbres.

ça ne va pas être simple pour poser les tentes mais on n'a pas le choix. 

Avec les machettes, on pourra s'ouvrir un espace. Olivier a pris de l'avance.

La lumière baisse mais le vent ne s'atténue pas.

Il m'a déporté sur la gauche, vers une autre île, qui semble bordée d'une bande jaune.

 

Une plage ! Je crie. malgré le vent, il m'entend.

Une île, une île au large de l'espoir, Brel me redonne du courage.

Je ne resterai pas dans la tente .....

 

 

 

 

 

Une pointe d'île, une langue de sable, à cheval sur le lac, quelques arbres évasés pour abriter nos tentes, le bivouac parfait, prêt à nous accueillir.

Une vraie plage.

Il faut juste se poser, profiter des derniers rayons du soleil, se baigner dans l'onde apaisée de l'autre côté.

Un pélican se pose sur un îlot juste en face.

 

Nous repartons le lendemain plein sud. Le vent s'est calmé.

Deux pêcheurs dans leur pirogue, amusés de nous voir là, s'approchent de nous.

Ils nous indiquent le plus court chemin dans le dédale des îles.

Nous nous infiltrons dans ce labyrinthe, saluons au passage respectueusement la propriété de "Madame", les gens d'ici comprendront, pour atteindre un banc de sable qui marque l'entrée du lac Oguemoué, notre destination.

 

Nous nous arrêtons tout d'abord au village Nlong, afin de présenter nos civilités au chef de village et au chef de regroupement. Nous sommes chaleureusement accueillis.

On nous fait visiter le village, remarquablement situé au pied d'une savane vallonnée coiffée d'un couvre-chef forestier. De jolies cases agrémentent le parcours.

Un petit kiosque au bord du lac invite à une pause contemplative.

Des enfants jouent et courent entre les arbres.

Des hommes s'affairent autour de leurs canots.

D'autres creusent une pirogue en bois dans un gros okoumé.

Des femmes pilent le niemboué (pulpe des noyaux de palme).

    

 Le temps s'écoule tranquillement

  au village Nlong.

 

 

 

Mais nous devons déjà repartir. Il est midi passé.

Le soleil est en mode cuisson intensive.

Nouvelle longue traversée, jusqu'au campement de nos amis Heather et Cyril.

Une agréable terrasse en bois surplombe le lac.

De petites plateformes couvertes abritent de confortables tentes.

On est juste au bord du lac et à proximité de multiples balades en forêt.

L'écotourisme prend ici tout son sens.

L'association OELO qu'ils ont fondée a initié avec les populations et les pêcheurs locaux un plan d'aménagement du lac et participé à la création de coopératives de pêche durable dans différents villages.

Des clubs "nature" ont également été créés dans les écoles afin de promouvoir la sensibilisation à la conservation. Et cela fonctionne !

L'enthousiasme évident des enfants lors de ces activités en est la plus belle illustration.

Nous approchons de l'extrémité sud du lac.

Nous passons devant le village Dakar pour longer la rive d'une nouvelle baie.

Une plage abritée se révèle un peu plus loin. L'endroit est parfait, nous nous y installons. 

Une petite pirogue en bois avec un vieux monsieur à l'avant et une mamie curieusement assise à califourchon à l'arrière vient vers nous. Le ton est un peu méfiant.

Nous nous présentons : ni pétroliers, ni forestier,s simples visiteurs.

Ils sont rassurés : " Vous savez, il y a parfois des gens qui viennent faire des choses méchantes ici".

Nous n'en saurons pas plus.

 

 

Le lendemain, nous retrouverons maman Jeannette, seule cette fois dans sa petite pirogue en bois en train de poser ses filets. Elle nous salue cette fois d'un grand sourire.

Nous ne sommes plus des intrus suspects, simplement un petit événement dans le cycle imperturbable de ses jours, dans le calme intemporel de cette baie du bout  du bout du lac Oguemoué.

 

 

 

 

 

Nous entrons ensuite dans une zone protégée, gérée par la coopérative et OELO.

Une bande de sable parfaitement dégagée s'offre à nous pour la prochaine nuit.

 

Elle nous mène à un ancien chantier forestier.

Nombreux sont encore ceux qui ont travaillé "chez Bescos", le gros employeur du coin à l'époque.

Un chantier abandonné, c'est une ville fantôme, avec ses cases des travailleurs, celles de l'administration, de la direction, rongées par les termites et l'humidité, ses engins et véhicules qui rouillent ici et là.

Deux ou trois cases semblent encore avoir été entretenues récemment et l'herbe a été coupée autour d'elles. Des chinois auraient eu des velléités de reprise du chantier, mais ça ne se serait pas bien passé avec la population. Ils sont partis.

Provisoirement ? L'affaire serait encore en cours....

Nous suivons la piste principale.

Ce qui devait être une jolie maison octogonale à deux étages, aujourd'hui délabrée, peut-être l'habitation du patron, fait face à une longue plaine qui faisait office de piste d'atterrissage, maintenant envahie par les hautes herbes.

De l'autre côté, la boutique-bar est la case qui a conservé le meilleur état.

Le retrouvaille des forestiers

On devine un atelier de réparation, un abri de pièces détachées, un autre magasin.

Des véhicules gisent ici et là, des 4x4, des camions, un bateau, une locomotive, un avion, qui rappelle la fin tragique du fils Bescos dans les eaux du lac.

L'homme a vestigé la Nature et la végétation va progressivement, comme à Azingo, comme à Evaro, Samkita, Ngomo, enfouir ces fabrications humaines.

Ces chantiers, ces missions, ces hôtels abandonnés laissent encore flotter les effluves du passé.

On devine l'organisation, les mécanos qui s'affairent, les gestionnaires qui comptent, les coupeurs qui se relaient, les boutiquiers qui notent à crédit, les chauffeurs qui rodomontadent, le contremaître qui court, le patron qui surveille.

Un théâtre d'ombres s'estompe derrière les outils, les engins et les cases.

 

La plaine Biba à l'extrême sud du lac est encore inondée.

En saison sèche, les éléphants, les buffles, les antilopes se régalent de l'herbe tendre proliférant sur ces zones alors découvertes.

 

Les traces d'animaux se croisent, éparses, sur les berges.

Les caméras-pièges, nouveaux outils de recensement des ONG de conservation, révèlent le miracle de la vitalité de ces sous-bois : chimpanzés, gorilles, panthères, éléphants, buffles, antilopes, potamochères, genettes, pangolins (cf page OELO) vaquent à leurs occupations, insouciants devant cet objectif immobile qui captent leurs faits et gestes.

 

Nous découvrons ensuite un autre chantier, plus à l'ouest, annexe du chantier Bescos?, dont l'abandon semble plus récent.

Le bar bleu

 

La case de l'artiste

 

 

 

 

 

 

Une piste mère s'enfonce dans la forêt, rejointe bientôt par de nombreuses filiales par lesquelles le bois était évacué. Nous la suivons sur quelques kilomètres.

 

 

 

Là-aussi les nombreuses traces laissées sur le sol confirment que les animaux reconquièrent le paysage. Une panthère est passée par ici cette nuit.

 

 

L'exploration du lac Oguemoué s'achève. 

Après une dernière nuit sur la plage d'accès au chantier Bescos, nous nous levons tôt pour une exploration plus en profondeur de la piste principale du chantier.

 

 

Le soleil tentait de hisser ses couleurs par delà les brumes matinales de la forêt équatoriale.

 

Une femelle sitatunga, surprise, s'enfuit à notre approche.

Des guêpiers à collier bleu éblouissent les premières lueurs du jour.

Nous arrivons à la verticale du lac Gomboué que l'on devine derrière un paravent sylvestre.

Plus loin, beaucoup loin, un entrelacs de pistes nous mènerait au chantier pétrolier Onal, et jusqu'au massif du koumouna-Bouali, près de Fougamou.

Un couple de touracos, en général assez farouches, se laissa admirer pendant de longues minutes.

Perroquets et calao longibande devisaient paisiblement, indifférents à notre démarche.

 

Des projets d'aménagement de cette zone du lac Oguemoué et de la région sud des lacs Ezanga-Oguemoué en aire protégée ont été décrits à la fin du siècle dernier.

La création du Parc National Evaro avait même été envisagée.

Les derniers lamantins pourraient ainsi être protégés, ainsi que la ressource halieutique en grand danger.

La biodiversité de cette région terrestre a été reconnue exceptionnelle, la variété des paysages, lacs, rivières, forêts, savanes, montagnes est remarquable.

Les populations sont de plus en plus sensibles à la préservation de leur environnement pour les générations futures.

Le Gabon vert est cité en exemple dans toutes les grandes manifestations internationales de protection de la Nature.

Les ONG de conservation y trouvent des interlocuteurs compétents et motivés.

 

Il y a des alignements d'étoiles qu'il ne faut pas manquer quand on est une planète habitée qui se soucie de son avenir...

 

 

 

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3 mai 2022 2 03 /05 /mai /2022 15:45

 

Le lac Azingo est le plus septentrional des lacs de l'Ogooué, accessible par la rivière Oronga, et par une piste de plus en plus précaire qui permet de le rejoindre en son milieu.

Celle-ci débouche sur le débarcadère d'un ancien chantier forestier où s'installe une famille de pêcheurs pendant la grande saison sèche.

Je m'y rends habituellement à cette période mais nous avons décidé de le visiter cette fois-ci pendant la petite saison sèche de février-mars où les bivouacs sont possibles sur les plus hauts bancs de sable. Les hippopotames n'ont pas encore rejoint cette partie du lac, se concentrant sur les abords proximaux de l'Ogooué.

Nous laissons Manny sur ce débarcadère où elle a ses habitudes et mettons les kayaks à l'eau direction le nord-ouest du lac. Nous laissons l'ancien dispensaire sur notre droite, puis le village Isaac à gauche qui a donné son nom au célèbre quartier de Lambaréné, afin de poursuivre notre exploration des méandres de la partie distale du lac.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les varans sont nombreux en cette période. Prédateurs gourmands des oeufs de tortues venues pondre et enfouir leurs oeufs sur les bancs de sable. Nous les dérangerons à plusieurs reprises, pris entre la protection des tortues et l'inexorable loi de la nature.

 

 

 

 

 

 

Une baie plus grande s'ouvre sur la rive gauche. En fonction des saisons, les contours et le relief des lacs se modifient considérablement. En même temps que les bancs de sable, des forêts inondables émergent ou disparaissent au gré du niveau de l'eau.

 

 

 

Nous connaissons bien les lieux. L'été dernier, une horde de mandrills s'était répandue à cet endroit même. Nous les avions suivi en longeant la rive en kayak, avant de mettre pied à terre pour poursuivre notre observation.

C'était la seconde fois que je faisais l'heureuse rencontre d'une grande troupe de mandrills (qui peut atteindre plusieurs centaines d'individus) autour du lac. Et c'est à chaque fois un vrai moment d'émotion devant le faciès coloré spectaculaire des grands mâles qui la compose.

 

Les sous-bois de ces forêts sont ouverts en saison sèche et l'on peut facilement y déambuler à la découverte de l'infinie imagination du vivant. Lianes s'enguirlandant autour des troncs sur des centaines de mètres,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

racines aériennes qui côtoient un magnifique tronc sculpté par les  cicatrices et les boursouflures provoquées par les assauts des éléphants, oeuvre puissante de l'affrontement entre des géants animaux et végétaux.

 

 

 

 

Le cri du calao fait partie des sonorités classiques des orchestres des forêts africaines.

Le bruit de ses ailes en vol, une espèce de froufroutement amplifié, signale également sa présence.

Il est en revanche beaucoup plus difficile à photographier tant il aime se dissimuler dans les cimes des arbres. Ce calao à casque noir nous fera l'honneur pendant de longues minutes de son remarquable profil.

 

 

 

 

Et si les calaos se camouflent dans les frondaisons, les cormorans eux sont les sentinelles des lacs, bien visibles sur les branches des arbres morts gisant dans l'eau, toujours en train de se faire sécher les dessous de bras. Ils sont de remarquables pêcheurs et plongeurs, pouvant tenir jusqu'à une minute sous l'eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le guêpier gris-rose apprécie ces zones humides équatoriales.

 

 

 

 

Les abords des forêts inondables deviennent des plaines inondables en saison sèche (ci-dessus), saison des pluies ci-dessous.

 

 

Les paysages changent au rythme des saisons, mais aussi des activités humaines qui se sont développées sur ces rives.

Plusieurs chantiers forestiers ont au cours du siècle dernier successivement exploité ses abords, coupant les arbres en saison sèche et les accumulant sur de vastes débarcadères, puis évacuant les grumes sur le lac en radeaux en saison des pluies, acheminés ensuite sur l'Ogooué jusqu'à Port-Gentil.

J'avais redécouvert un de ces chantiers à l'abandon il y a plus d'une dizaine d'années lors d'une de mes explorations en brousse ( Les Cartes en main - thebookedition) par une piste devenue aujourd'hui impraticable. Je retrouve l'endroit aujourd'hui, complètement méconnaissable, envahi par la végétation, à tel point que seule cette antenne et la dépouille d'un vieux bateau me confirmeront qu'il s'agit bien du même site.

 

L'exploration d'un lac n'est jamais terminée. Je reviendrai au lac Azingo.

Les lacs du sud seront notre prochaine étape.

En attendant, retour à Lambaréné.

 

 

 

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30 octobre 2021 6 30 /10 /octobre /2021 15:38

 

Une pluie fine nous a accompagné une bonne partie de la journée hier. En amont de la moukalaba, qui draine un vaste territoire versant , des éclairs signalaient l'arrivée de la saison des pluies.

Quelle ne fut cependant notre surprise au petit matin, les yeux encore embrumés des images de la veille, de constater que la surface de l'îlot sur laquelle nous avions posé notre bivouac s'était considérablement rétréci durant la nuit.

 

 

Heureusement, grâce à notre rigueur légendaire, nous avions pris soin de planter les tentes et de rapatrier les kayaks à l'apex de celui-ci. Sans ces précautions nous aurions été réveillés au beau milieu de la nuit, les matelas baignant dans l'eau et les kayaks dérivant dans le courant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'arbre couché qui obstruait la Mbani affleure désormais à peine et nous pouvons nous y engager. La rivière est étroite. De part et d'autre, les traces d'hippopotames se dispersent dans tous les sens.

Très vite le fond redevient sableux et l'eau peu profonde. La progression devient difficile. Toute manoeuvre de repli en cas d'irruption inopinée d'un de ces mastodontes serait délicate et la seule issue serait la fuite....en courant.

On guette la présence ou des traces de crocodile du Nil, qui abondaient autrefois, parfois visibles sur les plages de sable bordant la rivière.

Ils n'attaquent pas les kayaks.

En principe.

Nous continuons. On est venu pour ça.

La rivière se rétrécit. Notre vigilance s'accroît.

 

 

 

 

 

 

ça devient compliqué d'avancer. Et stressant.

Jusqu'au moment où cela devient vraiment impossible.

Nous sommes contraint de rebrousser courageusement chemin.

Nous retrouvons la Moukalaba. Avec la montée des eaux, le courant s'est accentué et nous dérivons presque sans pagayer. Très rapidement, deux gros ploufs bien sonores nous surprennent. Enfin, un beau spécimen de crocodile d'environ deux mètres cinquante se laisse admirer quelques secondes puis plonge à son tour.

 

 

 

Sur la droite, du côté du parc national, la forêt est moins dense mais nous offrira quand même une dernière rencontre avec les gorilles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D'autres belles rencontres suivront

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Buffles et éléphants venus s'abreuver dans la rivière, tantales, touracos, calaos et singes dans les arbres, rythment notre descente .

 

 

 

 

 

 

 

 

Le paysage change. De nombreuses grottes se cachent dans cette région, depuis Ndende, Lebamba, Tchibanga jusqu'au massif des Monts Doudou. Des gisements de marbre sillonnent également le territoire et d'anciennes carrières sont encore visibles autour de Digoudou.

 

Les rives deviennent falaises de marbre, où minéral et végétal renouvellent leurs improbables élucubrations. Chaque faille est infiltrée, chaque goutte d'eau est exploitée, chaque nutriment est absorbée. Des arcs-boutants se forment, sur lesquels se greffent de plantureuses gargouilles issues de l'incroyable détermination de la Vie à s'épanouir en toute circonstance.

Des racines se fourvoient, des branches se déploient.

La roche se teinte, se lisse et promeut ses courbes séculaires.

Ici la durée n'est pas la même.

On prend son temps.

 

"Comme ses fleurs qui s'accrochent

à des roches qui affleurent.

Sont-ce les branches qui s'effeuillent

ou les feuilles qui se débranchent"

 

 

 

 

 

 

De nombreux îlots s'offrent à nous pour la nuit. Mais l'expérience de la nuit dernière nous conduit à rehausser notre niveau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après une petite escalade et après avoir hissé les kayaks, une savane brûlée nous accueillera pour une nuit paisible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lendemain, nous nous laissons nous dériver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'eau est encore montée pendant la nuit et a ouvert de nombreuses petites criques non navigables auparavant. Elles constituent l'accès privilégié à la rivière pour beaucoup d'animaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au loin une masse sombre surgit de l'une d'elle. C'est bien un éléphant qui se met à l'eau. La rivière s'est beaucoup élargie à cet endroit et si j'ai déjà vu des éléphants s'immerger pour une traversée, je n'en ai jamais vu le faire sur une aussi grande longueur.

Le courant nous rapproche. Nous a t-il vu? Sa trajectoire est rectiligne.

Le tuba de sa trompe émerge régulièrement. Il sait où il va.

Enfin, parvenu de l'autre côté, il s'enfonce rapidement dans la végétation.

Par curiosité, nous nous rapprochons de son point de départ: encore une jolie crique.

 

 

 

 

 

La rivière devient de plus en plus rocailleuse.

Nous avons rejoint la rivière Ganzi, affluent de la Moukalaba, notre étape du soir. On la remonte pour trouver l'emplacement de notre bivouac.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notre exploration nous permet de découvrir de nouvelles sculptures naturelles taillées dans la roche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On s'installe sur un promontoire dégagé dans la forêt. Des bouses et de traces d'éléphants jonchent le sol mais semblent assez anciennes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mon regard  contemple le paysage.

Belle forêt. Belle rivière.

Olivier fait ses ablutions sur le bord.

Et soudain une grosse tête rose émerge à une vingtaine de mètres derrière lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je hurle:

- "hippo!!"

- " Hein? Mais non, la bonne blague!"

Il se retourne, l'hippo a plongé.

J'insiste. Incrédule mais quand même méfiant, il se rapproche de la berge.

Puis l'escalade d'un coup lorsque la bête apparaît de nouveau.

 

 

 

 

 

 

 

Au petit matin, après une nouvelle exploration de la rivière tout en scrutant attentivement la surface de l'eau, nous rejoignons la Moukalaba pour rejoindre Digoudou.

Nous y arriverons en fin de matinée.

 

 

 

Le bac est là, que nous avions utilisé il y a une dizaine d'années pour rejoindre la Mbani par la piste.

 

Notre deuxième périple sur la Moukalaba s'achève ici.

La suite de notre projet initial de Guietsou à Mayonami est beaucoup plus compliquée.

On verra.

Mais que ce tronçon là fut somptueux.

 

 

A bientôt

 

 

 

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 18:26

 

 

Mars 2019 : nous en étions restés là.....

 

 


Ereintés, fourbus, un kayak percé, une seule pagaie, tordue, au terme d'une expédition où les gorges de la Moukalaba nous avaient avalés tout crus.

Notre projet était de descendre la rivière Moukalaba jusqu'à Digoudou, mais au vu de notre état, nous nous sommes arrêtés au village de Doussala.

 

 

Septembre 2021:

 

Nous ne pouvions cependant pas en rester là. 

 

 

 

A partir de Mourindi, nous traversons la longue et magnifique plaine Porro:  des feux de savane l'ont régénérée et déjà une nouvelle herbe tendre attire buffles, éléphants et un troupeau de plus d'une centaine de cobes de Fassa, antilopes présentes exclusivement dans la région. 

 

Cette étape préliminaire est déjà en soi un authentique safari qui à lui seul justifie le déplacement.

 

 

 

 

 

 

 

A Doussala se situe un des camps de base de l'IRET ( Institut de Recherche en Ecologie Tropicale) qui, en collaboration avec l'Université de Kyoto, étudie depuis plus de 10 ans les gorilles de la région. En annexe de la démarche scientifique, un long processus d'habituation permet aux visiteurs d'approcher, avec toujours une distance minimale de 10 mètres, un groupe de gorilles des plaines.

J'avais, au cours de mes pérégrinations dans le pays, eu l'occasion à plusieurs reprises de croiser des gorilles traversant la piste, de les voir ou de les entendre au loin dans la forêt, mais l'expérience de pouvoir les observer en toute quiétude pendant une heure, au sol ou se nourrissant dans des arbres proches, dans une cohabitation paisible, me tentait depuis longtemps. 

 

Après avoir traversé la rivière Moukalaba, nous nous retrouvons dans le parc national de Moukalaba Doudou. Les pisteurs suivent quotidiennement le groupe et se basent sur le dernier repérage de la veille.

 

Au bout de 3 heures de recherche dans cette mosaïque de forêt-savane, le groupe est repéré en pleine dégustation de fruits de lianes.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le grand mâle dos argenté nous attend un peu plus loin.

 

Le processus d'habituation est long, plus de 5 ans, mais le résultat est la hauteur de cette persévérance. Grâce à cette approche discrète, nous pourrons côtoyer nos cousins génétiques pendant une heure.

Et comme toujours avec les grands singes, il y aura cette succession troublante de regards, d'attitudes, de comportements, qui nous rappellent en permanence cette proximité et les mystères de l'Evolution.

La plupart des hominidés se sont adaptés à la nature, l'Homme a choisi d'adapter la nature à lui.

 

 

Il a appelé ça le Développement. 

 

Il n'y a pas d'autre mot que ce regard

Jeune mâle dos argenté, un peu isolé du groupe, une légère blessure à l'avant-bras, séquelle de rivalité de dominance?

 

Nous avons vécu une heure avec ce groupe, c'est trop court, on voudrait passer la journée avec eux. Mais la pérennisation de ce genre d'ingérence exige des rencontres limitées dans le temps et dans l'espace.

Ces instants resteront gravés dans ma tête et validés définitivement dans ma bucket list.

Le problème, c'est qu'elle est longue.....

 

 

Le lendemain, nous mettons les kayaks à l'eau de bonne heure afin de rejoindre la Mbani avant la nuit. Il pluvine et cette pluie fine, qui nous accompagnera toute la journée, ne favorise pas la prise de photos. De toute façon nous ne sommes pas très bien équipés en ce domaine. De plus en kayak, il est très difficile de ramer, d'écarter les mouches tsé-tsé,  de sortir l'appareil de sa boîte étanche et de procéder aux réglages de lumière et de distance. 

Nous nous concentrerons sur la vision et les dangers éventuels.

Et peut-être ce crachin favorisa t-il cet exceptionnel parcours entre Doussala et Mbani qui nous attendait.

 

 

 

 

Une heure à peine après notre départ, nous surprenons un premier groupe de gorilles dans les arbres. 

Tout excités par cette chance, nous les observons pendant une demi-heure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais nous avons encore du chemin à parcourir.

 

 

 

 

Cette journée ne devait cependant pas être comme les autres.

 Dans cette forêt-galerie de portraits, les échanges visuels et silencieux se poursuivront à quatre reprises nous laissant esbaudis et pantelants, comme des gamins devant leur premier feu d'artifice.

Cinq rencontres au fil de l'eau, au cours desquelles on ne sait plus qui observe l'autre et quel congénère s'étonne de l'étrange aspect de son vis-à-vis.

 

Le partage de cette curiosité réciproque étreint le temps et dilue dans les limbes ce qui n'est pas l'endroit et l'instant présent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Plus loin une famille d'éléphants, papa, maman et le petit, traverse la rivière, encore peu large sur cette portion.

Le courant nous emporte doucement en cette fin de saison sèche.

Nous surprenons de multiples singes ( mangabeys, nez blanc, moustacs, colobes) et de nombreux oiseaux dans les frondaisons ( touracos, grands calaos, ibis, tantales, aigles pêcheurs, vautours palmistes).  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au détour d'un coude de la rivière se reflète le mur d'une petite falaise, illuminé par une éclaircie passagère, ainsi qu'un banc de sable caillouteux qui limite la navigation à cet endroit.

Deux grosse têtes rosées surgissent soudain: des hippopotames qui nous barrent le passage.

L'hippo, par sa masse, est un animal impressionnant et potentiellement dangereux, surtout vu au ras de l'eau à hauteur de kayak. Les histoires de pirogues renversées ou croquées par son immense mâchoire sont nombreuses. En bateau à moteur, on les observe à distance, le moteur en marche.

Nous freinons immédiatement notre progression et nous nous immobilisons en nous agrippant aux branches basses de la berge. Ils sont en plein milieu et leur immersion peut durer de longues minutes, sans pouvoir deviner où ils vont réapparaître.

En général, s'il n'est pas incommodé par cette présence, l'animal est stoïque, surveille lors de ses apparitions à la surface la position et le comportement de l'intrus, puis retourne à ses occupations subaquatiques.

Mais il peut devenir agressif, surtout lorsqu'il s'agit d'une mère et de son petit, ce qui semble être le cas.....

Et pourtant, à notre grande surprise, le couple sort de l'eau, émerge sur le banc de cailloux.... et s'enfuit en courant en aval, dans la direction opposée, la rivière étant peu profonde, sur  une bonne centaine de mètres. L'allure de ces deux énormes masses dodelinantes est un spectacle plutôt comique, jusqu'à ce qu'elles retrouvent de la profondeur et disparaissent à nouveau.

Nous suivons le cours de l'eau, circonspects et attentifs, toujours à proximité de la rive, au cas où....

 

Une première tête réapparaît, sur la gauche, de l'autre côté.

La prudence nous enjoint à la patience.

Ca y est deux paires de narines, d'yeux et d'oreilles sont maintenant visibles.

Les mastodontes nous regardent.

Je demande à Olivier de rester en arrière, afin qu'ils ne soient pas à nouveau   

effrayés par son faciès désavantageux.

Nous nous guettons mutuellement et j'en profite pour contourner lentement l'obstacle. Je suis passé. Olivier suivra quelques minutes plus tard.

 

Ce scénario se répétera à deux reprises, avec un mâle solitaire bien campé sur ses positions, puis avec un autre duo, proche de la rive opposée, indifférent à notre présence.

Ces émergences soudaines réclament toute notre vigilance.

Un faible courant nous porte.

Des buffles venus s'abreuver dans la rivière, des éléphants s'enfonçant dans les feuillages jalonneront par la suite ce cours d'eau magique. 

 

Mais au milieu de ce décor originel , des espèces beaucoup moins volumineuses mais considérablement plus agressives et sournoises protègent ce bestiaire fabuleux.

L'humanoïde glabre, pourvu de vêtements de couleur foncée à manches courtes, sera leur souffre-douleur préféré. La mouche des rivières ou glossina palpalis se déplace en bandes, en hordes, en nuages. Elle se délecte du sang de ses victimes. Sa piqûre est douloureuse et laisse un oedème localisé.

Plus connue sous le nom de mouche tsé-tsé, elle peut transmettre la trypanosomiase ou maladie du sommeil. Des campagnes d'éradication et de traitements massifs en sont heureusement presque venus à bout

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapeau, vêtements longs de couleur claire, chaussettes, chaussures sont les éléments de protection indispensables. Une simple couche de vêtements ne suffit pas, il faut doubler.

On n'avait pas pensé aux gants. Olivier adore s'habiller de bleu foncé qui est la couleur qui les attire le plus. Ce garçon est un rebelle.

La bête est insidieuse, se faufile dans le moindre recoin négligé, vous harcèle sans cesse, vous arrache des jurons que le plus vindicatif des charretiers agnostique et irascible n'oserait proférer.

Elle vous laisse pantois, anéanti, au bord de l'implosion métaphysique. 

Mais ces désagréments accessoires ne peuvent gâcher la fête permanente du

spectacle de la Nature.

 

Piqués, mais heureux.

 

En fin d'après-midi, un banc de cailloux émerge à faible hauteur, suffisamment plat et étendu pour notre premier bivouac.

Sur la droite se révèle l'entrée d'une étroite rivière. On discerne au loin un tronc d'arbre qui en barre l'accès.

Le niveau d'eau est encore bas en cette fin de saison sèche.

 

C'est la rivière Mbani. Notre première escale.

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25 février 2020 2 25 /02 /février /2020 21:53

Voilà.

Septembre 2019.

 

Un dernier souvenir de ma 3ème saison gabonaise.

La rivière Akaka à Loango, une des merveilles de l'univers.

https://www.youtube.com/watch?v=1QpIJZaF3KY

Souvenir en apothéose, symbolique de la beauté de ce pays.

Ce n'est qu'un au revoir.

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27 mars 2019 3 27 /03 /mars /2019 17:40

 

C'est joli n'est-ce pas?

C'est toujours joli au début. ça semble même paisible. Une boucle dans la rivière Moukalaba, un accident géologique, des éléments minéraux et végétaux qui s'interpellent, l'eau, la roche, la terre, les arbres.

L'eau qui turbulle entre des rochers stoïques, des rivages qui ramassent les hausses des cours, des arbres qui se penchent sur la situation.

Nous sommes au sud du Gabon, dans la province de la Nyanga, en pays punu, à la frontière du parc national de Moukalaba-Doudou,

Comment voulez vous résister à un nom pareil?

 

ça c'est la fin, la dernière chute avant Doussala.

C'est joli aussi vous ne trouvez pas?

Ce sont des paysages qui donnent envie.

Envie de les explorer, de s'enfoncer au coeur de la forêt équatoriale en suivant le cours de ses artères, de jouer à l'aventure.

D'avoir toujours envie pour ne pas finir en vieux.

Mais d'abord rester en vie. Avec les cartes en mains. Pour continuer la partie.

Quand les rapides deviennent-ils des chutes, et les chutes des cascades?

Ce n'est pas toujours facile de trouver la bonne distance, de savoir jusqu'où ne pas aller.

Peut-être quand les rapides deviennent trop rapides, qu'ils vous font chuter et que ça se termine en cascades....

                                                     _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _  _ _ _ _  _ 

 

Juste avant Mouila, une longue piste sur la droite nous mène à Guietsou. Elle est en bon état, entretenue par une société forestière. La piste officielle, elle, est en ruine. Coup de chance: un chauffeur de camion-citerne    ( produits pétroliers) vu en consultation la veille, m'avait prévenu.

Guietsou est un village perdu, loin là-bas au fond de la forêt. Mais il a l'avantage d'être le premier lieu accessible de la rivière Moukalaba. L'idée est de rejoindre Doussala ( une journée) puis la Nyanga, le fleuve du sud en  deux jours, en évitant les crocodiles, les hippopotames et éventuellement les éléphants. Et enfin d'atteindre l'océan au fil de la Nyanga en deux jours de plus. En raison du problème récurrent des nuages qui obstruent la vision de bien des sites en milieu équatorial sur les images satellites, on distingue par endroits des chutes mais il est difficile d'apprécier leurs hauteurs et leurs difficultés. Et si les deux chutes pré-citées sont visibles, le reste du parcours se camoufle par endroit mais semble abordable.

 

Le chef du village nous déconseille pourtant fortement l'entreprise: " C'est impossible, on peut vous accompagner jusqu'à la première chute mais après on ne connaît pas. Il y a beaucoup de génies, c'est très dangereux." Nous lui répliquons que nous avons l'habitude, nous serons très prudents, depuis l'aventure des chutes de l'Impératrice, nous savons comment aborder, ou éviter, les chutes.

 

Nous commençons à gonfler les kayaks, entourés par les enfants du village qui s'égayent de cette animation, et des vieux, assis sur une pierre, qui nous contemplent, dubitatifs. Le chef me demande d'inscrire nos noms sur un bout de papier, au cas où...

 

Alors que je commence à gonfler mon kayak, j'entends soudain derrière moi une magistrale flatulence ponctuée de multiples exclamations de surprise!

Je me retourne, Olivier, sa pompe à la main, est figé de stupéfaction. Une couture de son kayak a cédé au gonflage et nous comprenons immédiatement que notre périple, préparé depuis des semaines....tombe à l'eau. Toute l'organisation envisagée pour nous mener jusqu'à l'océan n'a servi à rien. Il nous faut rebrousser chemin. Nous avions pris des jours de congé, et bien nous reprendrons le boulot.

 

A moins... à moins que nous ne chargions tout sur mon kayak deux places et qu'on tente le coup quand même.

Ce n'est pas très raisonnable, Olivier n'est pas un petit gabarit et nous avions prévu le ravitaillement pour 6 jours de navigation ( marge de sécurité). On se teste l'un l'autre. On se chambre ( à air). Les enfants se marrent. Il y avait de l'animation, maintenant il y a du suspense, quelle journée! Les blancs contemplent les dégâts, comment est-ce possible? De toute façon, il faut rentrer, on n'a pas le choix.

 

"Je croyais que tu étais joueur?..."

Qui a dit ça en premier?

Franchement je ne m'en souviens plus.

Certainement lui.

Peut-être moi.

 

On sait l'un et l'autre que c'est la phrase qui tue..... le suspense. Parce qu'aucun des deux ne cédera à la forfanterie du mâle provocateur.  Le doute est toujours présent mais la sentence a été prononcée: on y va. On replie le kayak éventré, on fait un nouveau tri dans le matériel afin de nous alléger au maximum, on charge le kayak le mieux possible. Je remets les clés de la voiture à Coplan, notre chauffeur, qui ne semble pas très rassuré par la tournure des événements. 

Après les dernières recommandations des anciens, on se met à l'eau, confiants, malgré cet incident de dernière minute. ça va aller.

 

Très rapidement nous quittons les rivages bordés de plantations de bananes. Nous nous éloignons des abords du village pour nous enfoncer sous les ombrages. 

La rivière se laisse aller, tranquillement. Elle est encaissée entre des parois érodées:" les gorges Moukalaba". Des débris végétaux sont suspendus, à toutes les hauteurs. Je me souviens alors que le chef a évoqué ces inondations survenues au mois de décembre 2018 qui ont inondées la moitié du village. Jamais de mémoire de Punu on n'avait vu une telle crue! Doussala, notre prochaine étape, a été submergée de la même façon et tout le long du parcours nous rencontreront les stigmates de ce déluge.

Le cours d'eau se personnalise, des roches s'affirment, des troncs affaissés gisent, péremptoires,  le courant s'impose. Mais nous restons dans le ludique. L'embarcation est lourde, trop probablement. Nous profitons d'un passage de pierres plates pour nous arrêter et repenser l'aménagement: la tente, la nourriture, les vêtements, la pompe, l'appareil photo (tout neuf - tropicalisé), la cantine-cuisine, la pharmacie, afin de mieux l'équilibrer. 

 

Au bout de deux heures, nous parvenons à cette fameuse "première chute". Elle se cache derrière un virage que nous abordons prudemment. Sur le qui vive, nous nous laissons entraîner par le courant tout en orientant le kayak vers les passes les moins tourmentées, prêts à nous immobiliser. Nous maîtrisons la situation quand soudain, parvenus au milieu de la courbe et au sommet des chutes, nous réalisons leur longueur et l'importance du dénivelé qui nous attend. Mais le kayak est déjà emporté et nous ne pouvons plus le retenir. On le guide tant que bien mal à grands coups de pagaies, la vitesse s'accroît, les roches deviennent plus imposantes, nous sommes secoués, tout va trop vite, le bateau heurte un gros rocher qui nous fait faire un 180 degrés et nous partons en arrière, à la renverse, à l'envers, bousculés, basculés, éjectés. Le courant est trop fort, je suis coincé sous le kayak, sous l'eau. J'émerge un court instant pour reprendre une petite inspiration mais mon pied est ironiquement coincé dans la ligne de vie que j'ai installée tout le long du kayak pour accrocher les bagages. Je suffoque, je heurte des rochers, je tends les mains pour me défaire du piège. Je parviens une nouvelle fois à hisser la tête hors de l'eau puis je plonge à nouveau, seule façon de tendre la jambe pour me dégager. Mes lunettes sont emportées, par réflexe je tente un geste mais elles sont déjà loin. Je garde le bras gauche en avant, plié,  pour me protéger la tête tandis que de la main droite je parviens enfin à dégager mon pied en y laissant ma chaussure. Je roule sur moi-même dans l'eau, j'émerge, je fonce sur un rocher qui va me broyer, c'est fini, l'histoire, mon histoire s'arrête là. 

 

Je me doutais bien que je ne finirai pas dans un lit ( même si c'est le lit d'une rivière) mais quand même, c'est un peu brutal, ça ne peut pas attendre un peu ?. Combien de secondes me reste t-il, je n'ai pas le temps de les compter?

 

Finalement je respire toujours, un flux latéral m'a détourné in extremis de l'affrontement avec le bloc rocheux , je continue mon escapade, chamboulé, tourneboulé, blackboulé, lessivé, retourné. Je respire parfois, par hasard, j'essaie de me protéger des bras et des jambes, de m'agripper mais tout va trop vite. Une dernière marche m'attend, une dernière vision peut-être,  un autre rocher en-dessous sur lequel je vais m'écraser, je n'ai plus de résistance, je suis prêt.

 

Et j'atterris dans une piscine, peu profonde. La puissance de l'eau m'a propulsé au delà du rocher. Le courant se disperse et je parviens à nager sur le coté pour rejoindre une roche plate où je m'affaisse, hagard, essoufflé, fourbu, abruti....... mais vivant. Le coeur au bord du vide, je me contemple, incrédule. Je n'ai rien, pas de blessure, pas de contusion, même pas une égratignure. Mais abruti, oui et je prends la pleine mesure de mon abrutissement dans tous les sens du terme. Je suis seul, rescapé d'un pitoyable naufrage. Vivant, mais pas sorti d'affaire. Isolé au milieu de rien, d'un grand tout. Je suis confus comme si mes pensées, dévergondées, avaient du mal à se remettre en place. Une pagaie, puis un des sacs théoriquement étanche sont rejetés par la cascade. Le mot est approprié: cascade. Je me précipite pour récupérer ce qui peut l'être. C'est ensuite au tour du kayak d'émerger des flots tumultueux, bidons et sacs pendants lamentablement dans l'eau. Par chance il se coince entre deux rochers et se stabilise. 

 

Une partie du matériel a dérivé mais toujours point d'Olivier. Pourquoi est-ce que je l'ai suivi? Pourquoi est-ce qu'il m'a suivi? On était beaucoup trop chargé, le kayak n'était plus manoeuvrable, il était évident qu'on allait au devant d'une catastrophe. Après les chutes de l'Impératrice, on croyait avoir tout compris. En fait on avait CONTOURNE les chutes de l'Impératrice et navigué ensuite dans des rapides un peu agités. Mais on avait deux kayaks, chacun le sien, ce qui nous offrait une mobilité beaucoup plus grande. Pourvu qu'il ne se soit pas cassé une jambe! ......ou pire.....

 

A ma gauche la forêt. A ma droite la forêt. Derrière moi la forêt. Au fond la forêt. Devant la rivière, imperturbable, qui distribue des baffes à tout ce ( ceux ?) qu’elle rencontre. Il y a peut-être des génies dans ces flots mais moi je suis comme un idiot. On ne défie pas impunément des éléments plus forts que soi. Les secondes s’écoulent au fil de l’eau. Il faudra bientôt réagir, prendre des décisions. Priorité récupérer le kayak. Mais je suis figé, pétrifié dans ce magma.

 

Soudain il apparaît, se mouvant lentement entre les rochers. La vie revient. On ne sera pas trop de deux pour s’en sortir. Mon comparse  a l’air entier, peut-être un peu raide dans ses appuis. Il m’a vu, me fait signe. Il est sur la rive opposée, traverse la piscine et me rejoint. Il va bien, juste un impact un peu violent sur la hanche droite mais ça va. Il a pu émerger de l’eau plus tôt que moi malgré ce coup en bas du dos et ensuite progresser lentement de rochers en rochers. Il est 17 heures. On va s’arrêter là pour aujourd’hui. A l’écart une petite plateforme sableuse nous permettra de passer la nuit, on avisera demain. Il faut d’abord rassembler tout ce qu’on trouve, en faire un inventaire. Nous avons perdu une pagaie et  la caisse cuisine, tout est trempé. Le caisson étanche sensé protéger mon appareil photo est inondé. On se contentera de la gopro mais l’heure n’est pas aux poses paysagères ou aux selfies.

 

Premier bivouac improvisé après la tourmente.Condamnés à manger froid ( perte du camping-gaz et d'une partie du ravitaillement), on se nourrira de biscuits secs ....et de biscuits humides. Un feu de bois nous permettra de sécher quelques affaires, et dans la contemplation des flammes, de se perdre dans les chemins du pire qui n'est pas arrivé.

 

 

 

Le lendemain, on fait à nouveau le point. Olivier a pu dormir grâce au Tramadol. Moi je ne me souviens de rien. Nous réagençons une nouvelle la charge du kayak en réalisant que malgré la perte de la cantine, nous sommes définitivement trop lourds. Il nous faut désormais être très prudents. Dans notre malheur, nous avons eu beaucoup de chance. C'est comme si on avait fait tapis à la première tournée de poker et qu'on ait perdu toute sa mise d'emblée. Il nous reste un petit pécule, on nous autorise à rester à la table, on va essayer de se refaire petit à petit.

 

Nous adopterons une nouvelle tactique. Dans les passages qui nous semblent un peu difficiles, nous accrocherons le kayak avec une corde que nous avons pu sauver et nous le haleront depuis le bord en longeant les roches. Cette stratégie semble pertinente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous progressons lentement mais sans danger.

Pour l'instant. 

Mais à nouveau le chaos s'installe et nous nous apercevrons qu'entre les deux chutes initiale et finale, "les gorges de Mukalaba" ne sont qu'une succession de chutes plus frénétiques les unes que les autres, brutales dans leur dénuement, impitoyables dans leur pureté, intransigeantes comme la roche, inexorables comme le courant.

 

La pierre et l'eau sont les maîtresses femelles de cet univers.

Le végétal et l'animal sont leurs sujets mâles.

Le rapport dominant/dominé est clair, indiscutable. Nous ne sommes que des foetus de paille dans cette matrice. On s'arc-boute, on chancelle, on dérive, mais surtout on subit. On remonte sur le kayak, pendant quelques dizaines de mètres, et une nouvelle cascade surgit. On remet pied à l'eau, on prospecte les berges, on estime la puissance du courant, on évalue nos petits bras, on s'encourage, on a pas le choix.

 

 

La Pythie de la Moukalaba

 

La journée avance mais nous n'avançons pas, ou très peu. Ici il n'y a pas d'excès à la prudence. Tout se paie cash. Il n'y a pas de village pour nous venir en aide, il n'y a pas de secouristes pour nous tirer de là, il n'y a pas d'échappatoires, pas de plan B, pas de connexion, de lien avec l'extérieur, de téléphone satellite, rien que nous-mêmes à armes inégales avec les forces qui nous entourent. Il faut lutter, c'est un combat. On se concentre sur chaque pas, on scrute chaque rocher, on écoute le bruit de l'eau. On ne peut pas s'arrêter mais chaque pas doit être évalué.

 

On a tout essayé

 

Soudain, un immense amas rocheux nous arrête. On ne peut l'éviter, on ne peut le longer, on ne peut le contourner, on ne peut rien faire. Ce n'est plus une rivière, c'est un cataclysme. Des montagnes d'eau giclent furieuses de goulets où on a voulu les étrangler. La pierre, sûre de sa masse et de son éternité, quels que soient les flux, reste imperturbable. Et nous pauvres acariens, au sommet du crâne de ces blocs rocheux, cessons nos vaines démangeaisons calamiteuses. C'est fini. On en voit pas le bout. On ne peut pas passer.

 

 

 

 

 

 

 

Il n'y a pas d'être humain par ici, ce n'est pas pour rien. Il y a même très peu de traces de vie animale, à part ce python dans une vasque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce combat entre l'eau et la pierre est un duel, les intrus et les spectateurs n'y ont pas leur place. Alors on s'assoit. Abattus. Comme tous ces arbres qui jonchent les rives, mastodontes humiliés par des dégorgements faramineux. Que faire? Il est midi, probablement un peu plus. Surtout rester calme au milieu de toute cette agitation, retourner aux fondamentaux, manger, nos biscuits, secs ou humides. Boire. Remplir la gourde.  Et puis quand même bouger mais agir calmement au milieu de ces bouleversements.

 

Je finis par repérer un gros rocher sur lequel je pourrais prendre appui . Toujours selon notre méthode déjà éprouvée, je laisse dériver lentement le kayak accroché par une corde. Olivier, un peu plus loin pourra récupérer le kayak que j'aurais laissé filer doucement. Je descendrai à mon tour pour prendre le relais et ainsi de suite. Nous nous mettons en place. La corde est bien accrochée à une sangle qui surplombe l'avant de l'embarcation. Je laisse aller avec précaution. Le bateau suit sa trajectoire comme prévu, il descend, Olivier est prêt à le recevoir. Mais soudain il se met de travers, se remplit d'eau, plonge, le courant surpuissant s'engouffre à l'intérieur, je résiste, me cramponne à une saillie rocheuse, tente de l'extraire des trombes qui l'emportent, je lutte, je vais lâcher, je dois lâcher.....

 

J'ai lâché.

 

Le kayak est parti, sans nous, je n'ai pas pu le retenir.

J'ai tout lâché. C'était lui ou moi.

Je reste assis. En quelques secondes il a disparu dans le bouillon. Cette fois-ci c'est vraiment foutu. On avait eu la géniale idée de garder un sac de nourriture et quelques affaires au cas où, mais le kayak est parti avec le bidon blanc et les vêtements de rechange, le bidon noir étanche avec l'argent, mes papiers et autres préciosités. Il ne nous reste plus qu'à escalader les roches jusqu'à ce que l'on trouve un accès sur la rive qui nous permette de longer la rivière.

 

 

ça devient vraiment difficile.

A force de puiser -dans nos réserves-  on va finir épuisés. Ici les roches sont volumineuses, les accès sont acrobatiques. Il nous faut parfois tester plusieurs itinéraires avant de trouver le bon. Il faut se hisser, se laisser glisser, tomber dans une vasque...sans issue, faire demi-tour, crapahuter à nouveau et recommencer. La rivière est très encaissée et il est impossible d'escalader les parois. Nous avançons péniblement, mètre après mètre. On dérape, on s'abîme les genoux, les coudes, je me réceptionne sur les côtes, ça fait mal, j'ai le souffle coupé. ça passe mais les sangles du sac me hache la respiration. Il nous reste des biscuits, l'eau ne manque pas, on va y arriver. Mais ça commence à être long. Et pénible.

Nous avons franchi depuis 24 heures le point de non retour. Notre univers des possibles s'est restreint au chemin le plus praticable, le moins dangereux, le moins douloureux. Il n'y a plus de cartes en main, il n'y a plus de choix, nous n'avons plus que nos pieds et nos mains pour nous en sortir.

 

 

 Olivier parti en éclaireur trouve enfin une échappatoire sur le côté. Je le vois de loin et lui fais signe. Ici la forêt est plutôt clairsemée mais les dénivelés sont importants. La marche est plus facile à condition de s'accrocher aux branches. Vue d'en haut, la violence des flots est encore plus impressionnante.

Tout à mes effluves dithyrambiques, je l'ai perdu de vue. Par où est-il passé? Une petite crique  se dessine plus loin sur la droite où le chaos semble s'apaiser. Son casque réapparaît. Il me hurle quelque chose. Je n'entends rien avec le bruit de la cascade. Je m'approche:

" Le bidon blanc!".

Il a été éjecté, arraché du kayak et flotte dans une petite vasque latérale. En descendant pour le saisir, on aperçoit le kayak qui a été lui aussi rejeté vers le bord par le courant, on se précipite avant qu'il ne dérive à nouveau. Incroyable! Au désespoir il y a une heure, une lueur apparaît à nouveau. La poignée où était attachée la corde à l'avant du bateau a été arrachée et la corde emportée, la dernière pagaie que l'on avait attachée à la ligne de vie est vrillée, tordue et l'on imagine la puissance qu'il a fallu pour commettre ces dégâts.

 

On remonte en piteux état, vidé de notre substance grise, imperméable à l'analyse, à l'introspection, simplement dirigé par l'instinct de survie. La vie n'a qu'un seul sens, celui de la descente de la rivière, une seule issue, la dernière chute, que l'on espère à chaque virage. Je n'ai plus de papiers, je n'ai plus d'argent, j'ai perdu mes lunettes, je n'ai plus de vêtements secs mais il faut encore remonter sur le kayak.

 

Olivier rame à l'avant, je l'accompagne inutilement avec mes mains à l'arrière. On se laisse surtout dériver. Dans l'obscurantisme de la buée de mes lunettes de soleil, j'aperçois sur la gauche, un drôle de petit rocher. Je hèle mon camarade de jeu, il me confirme: c'est bien le bidon noir, étanche qui flotte près de la berge. Une galère en moins: je récupère ma carte de séjour!

On est fatigué, la fin de l'après-midi approche, un petit banc de sable nous accueillera pour la nuit.

 

 

 

 

3éme jour.

 

Maintenant il n' y a plus le choix, plus d'autres alternatives: avec une pagaie tordue, sans corde, sans dérive ' (elle a du être arrachée dans la dernière grosse cascade), et le fond du bateau qui se dégonfle trop rapidement, nous ne prendrons VRAIMENT plus aucun risque. Nous avons cru dans un premier temps qu'il s'agissait d'un problème de valve de surpression qui  aurait pris un coup dans le tumulte, mais nous nous apercevrons plus tard, qu'une petite fente sans doute provoquée par la pointe d'un rocher est apparue sur le fond du kayak et il faudra régulièrement le regonfler. Par chance, nous avons pu sauver la pompe à pied.

 

A chaque cascade, nous dégonflons le kayak, l'installons dans son sac, et chargeons une partie du matériel dans l'autre sac. La rivière étant très encaissée, il nous faut à chaque fois échafauder des parois abruptes, se frayer un chemin dans la forêt plus ou moins dense et longer la rivière jusqu'à trouver une zone abordable. On vide alors les sacs, on fait demi-tour, on les remplit à nouveau avec le reste du matériel et on repart. Nous respecterons scrupuleusement ce protocole quatre fois dans la journée, en espérant à chaque fois que ce soit la dernière. Je suis épuisé physiquement comme je ne me souviens pas l'avoir été. Je suis un ver moulu. Il fait chaud et humide sous les frondaisons. On grimpe à la force des bras et des cuisses, avec un sac chargé sur le dos, on s'accroche aux racines, aux ronces, on effeuille, on débranche, on se plie sous les lianes, on se pique les doigts aux épines de tiges bizarres, on se coupe à d'autres, on enjambe des arbres affalés, on se traite de tous les noms avec des fourmis magnans.

 

Il est étrange de constater combien le retour sur terre revigore notre vocabulaire, combien le souffle de vie sert d'abord à proférer les sons de la race de sa mère. Nous étions humbles sur l'eau et la pierre, corps étrangers d'un monde minéral. On ne lutte pas dans un torrent, on esquive, on dérive, on contourne. De retour dans le monde vivant végétal et animal,nous retrouvons soudainement nos hormones de mâles dominants sur cette femelle nature sauvage.

Le sol redevient territoire.

La vie un combat.

 

Il ne faut pas penser dans ces cas-là. Etre juste mécanique: monter-descendre, charger-décharger, avancer-revenir.

Poser les questions par terre pour s'alléger l'esprit.

Avancer. Obstinément. Ici, Dame nature est maîtresse et le mâle alphatigué.

 

Et puis en fin d'après-midi du troisième jour, après un long dénivelé, nous arrivons au pied d'une prolifique cascade qui se prolonge dans une rivière calme. C'est la dernière, cette fois j'en suis sûr. En face de nous une plage de sable nous attend, on traverse, l'endémisme c'est fini.

 

 

Au départ, j'avais choisi une tenue blanche.

 

D'où l'expression se faire tailler un short

 

 

 

 

 

 

C'est fini, on veut juste de l'eau ....douce.

On est presque arrivé. Il ne peut plus rien nous arriver.

Plus qu'une nuit de repos.

Enfin presque puis nous devrons déménager en pleine nuit. En raison d'orages lointains et par sécurité, dans la crainte d'une crue soudaine, nous quitterons la plage pour porter les tentes sur un terrain un peu plus en hauteur.

Plus qu'une demi-journée de navigation tranquille.

Enfin presque puisque sans dérive, avec une seule pagaie complètement tordue, le boudin gonflable du fond percé, il n'est pas facile de nous diriger dans le droit chemin.

Plus que quelques heures à se laisser dériver paisiblement.

Enfin presque car la rivière est infestée de mouches tsé-tsé, impitoyables et cruelles, qui accompagnées de leurs congénères volants, bourdonnants, vrombissants, piquants, constituent la pire menace pour nos cerveaux subséquemment fragilisés et nos épidermes passablement délabrés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous aurez noté l'élégant impact lombaire droit de mon petit camarade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une première case sur la gauche,puis les piliers du pont que je connais bien sur la droite, nous sommes à Doussala.

 

On va s'arrêter là.

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1 mars 2019 5 01 /03 /mars /2019 15:35

 

 

 

 

La Ngounié est un fleuve paisible qui irrigue le sud et vient se jeter dans l’Ogooué à quelques encablures en amont de Lambaréné. J’avais eu l’occasion en 2016 de faire le parcours en kayak depuis la mission de Sindara jusqu’à l’hôpital Schweitzer en une journée et demie. Nous avions passé la nuit sous la tente, dans un campement de pêcheurs. Le hasard a voulu qu’un vieux papa vienne me voir il y a quelques jours avec son petit-fils, un gamin de 13 ans, trisomique, abandonné par ses parents, non déclaré donc sans papiers et sans couverture sociale, tuberculeux. Je lui ai donné le traitement. C’est alors que le papa me déclara qu’il me connaissait. « Vous avez dormi chez moi, enfin sur ma parcelle, avec votre bateau rouge, il y a 2 ou 3 ans, en venant de Sindara. Dr Arnaud, je me souviens ».

Le long du fleuve et dans les lacs vivent dans de petits villages ou  campements des populations isolées. Le plus souvent démunies et selon le degré d’éloignement, étrangères aux formalités administratives. On y trouve parfois un dispensaire, sans infirmier et sans médicament, une école, sans instituteur. On peut y vivre, de la pêche et de la chasse, de quelques plantations. Toute une vie, sans savoir lire, sans ressources et sans pouvoir se soigner autrement que par les remèdes indigènes. On peut y mourir, sans avoir jamais existé statistiquement, sans assurance maladie, sans pouvoir soigner une hernie étranglée, un vilain ulcère qui traîne, un paludisme avec anémie qui aurait nécessité une transfusion.

Alors on vient à Schweitzer parce qu’on y soigne d’abord et qu’on discute après.

Ou Schweitzer vient à eux, par le biais de la santé communautaire, vaccinations, pesées des enfants, éducation nutritionnelle, premiers soins, parfois rapatriement à l’Hôpital.

C’était comme ça jusqu’à maintenant. Désormais, peut-être plus pour très longtemps…. On dira bientôt c’était comme ça avant. Mais c’est une autre histoire.

J’ai dormi dans ces campements, j’ai pagayé le long de ses rivières et de ces fleuves, j’ai visité des villages dans les lacs Azingo, Zilé, Onangué, je me suis perdu dans la forêt. Je suis allé chez les ngangas là-bas sur la piste, ou chez les pygmées au fond de la forêt, j’ai vu les cases abandonnées par ce qu’on appelle pudiquement l’exode rurale, la vie trop dure, les enfants qui meurent faute de soins et j’ai vu en même temps le désarroi de ceux qui ont rompu le fil qui les retenait à la terre ou à l’eau.

 

Mais je veux aller encore plus loin, là où l’humanité n’existe pas ou qu’elle a juste survolé, je veux voir des écosystèmes sans homosystèmes.

Nous avons pu tester sur la portion Lopé-Ndjolé, pendant deux jours, cette nature peu accommodante qui par ses rapides et ses rochers, découragent l’installation humaine. Les multiples tourbillons fantasques et désarçonnants entretiennent le mythe des génies du fleuve qui engloutissent les audacieux. Mais nulle part la nature n’y est plus belle, plus imprévisible, plus imaginative, plus talentueuse.

 

Faut-il toujours se perdre pour mieux se retrouver ?

Faut-il toucher ses limites pour mieux se connaître ?

Faut-il aller dans l’inconnu pour mieux s’explorer ?

 

Lopé-Ndjolé au fil de l’Ogooué fut une plénitude totale, sans village, sans pirogue, sans humanité, simplement accompagnée par la vision parfois lointaine de la route ou de la voie ferrée. L’Ogooué y est à son apogée, murmurant ses tumultes au travers des rochers, des bancs de sable, des troncs abandonnés, d’une végétation opportuniste et délurée.

 

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La bifurcation d’Oyenano se situe à 80 kms environ de Lambaréné, sur la route qui mène vers le sud du Gabon : à gauche on se dirige vers Sindara et sa célèbre mission, et plus loin, en traversant la Ngounié vers Ikobey, maintes fois évoqué. A droite, on rejoint Fougamou. A mi-chemin entre Oyenano et Fougamou, une piste conduit vers les chutes de l’Impératrice, seule voie normalement accessible.

La Ngounié poursuit une descente tranquille, presque verticale sur la carte, du sud au nord. Excepté sur un court tronçon, à partir de Fougamou où elle s’horizontalise jusqu’à Sindara. Ce changement de direction est pour elle l’occasion de formuler le dénivelé qui l’amènera ensuite en douceur jusqu’à l’Ogooué. Fougamou s’est construite au bord et au terminus de cette langueur où elle baigne depuis Mouila. Les chutes de Fougamou sont visibles de la route, maintenant goudronnée. Ce sont des rapides, en apparence anodins, qui semblent accessibles. Ils séparent le fleuve en deux puis se rejoignent derrière une île qui masque leur devenir.

A cinq kilomètres en aval se trouvent les chutes de l’Impératrice.

Elles furent nommées ainsi par Du Chaillu qui fut le premier à atteindre la Ngounié à Fougamou grâce à des financements de Napoléon et d'Eugénie l'Impératrice.

 

23 juillet, 2012

"Dans le cadre de l’augmentation de sa production électrique, le Gabon a reçu de la Banque africaine de développement un prêt 57 millions de dollars. Le pays ambitionne en effet de porter sa puissance installée, actuellement de 370 MW, à 1200 MW à l’horizon 2020.

Plus précisément, cette enveloppe est destinée à la mise en œuvre des deux projets hydroélectriques de la Compagnie de développement des énergies renouvelables (Coder). Le premier barrage sera construit au niveau des chutes de l’Impératrice, sur la rivière Ngounié, et devrait produire 70 MW. [ ] Les deux projets dont la livraison est prévue dans 2 ans, permettront à la fois de soutenir la fourniture électrique du pays mais aussi de sécuriser la fourniture en zone rurale". ( extrait de presse).

Je m'empressais dès l'été 2012 d'aller visiter ce site naturel avant qu'il ne soit bétonné.Le projet avait été inauguré en grande pompe, une tribune en bois avait été construite au milieu d'un vaste terre-plein dégagé pour l'occasion. Des banderoles subsistaient encore et du haut des marches, on pouvait admirer ce soubresaut de la Ngounié. En saison sèche le fleuve est au plus bas. Des gamins faisaient la traversée sur de petites pirogues en bois pour accéder à la principale chute en face où ils allaient attraper des écrevisses.

 

Chutes de l'Impératrice,

 

Chutes de Sindara.......

 

L'idée de relier les trois chutes au fil de la Ngounié commença à germer.

 

 

 

Des retards dans l'exécution des travaux allaient m'aider:

                                     

"Les travaux de construction du barrage de l’Impératrice Eugénie toujours au point mort

Date: dimanche 22 juillet 2018

Libreville, 22 juillet – Les travaux du barrage sur les chutes de  l’Impératrice, prenant sa source du fleuve Ngounié, dans le département de Tsamba Magotsi (Fougamou), sont toujours au point mort, après un début d’exécution il y a 4 ans.

 Lancé en  1974, le projet a toujours connu des fortunes diverses qui l’ont retardé jusqu’à maintenant.

Le projet devenu « national », semble ne plus redémarrer pour vraisemblablement les problèmes de financements.  Il y a deux ans, le gouvernement a sollicité les financements  inhérents à  Exim bank (banque chinoise). Le coût global pour la réalisation dudit  projet est évalué  à 80 milliards de  francs CFA.

Les avancées enregistrées pour la mise œuvre enfin de ce projet résultaient des échanges ayant débouchés sur un accord  entre le président Ali Bongo et son homologue chinois Xi Jinping, lors du sommet Chine-Afrique qui s’était tenu en Afrique du sud du 4 au 5 décembre 2015.  Un sommet dont la problématique portait sur l’aide de la Chine aux pays africains.

Ainsi, l’accord économique signé entre les deux parties prévoyait le financement des projets structurants dont celui du barrage de Fougamou considéré comme prioritaire. Cet accord a été peaufiné lors de la tenue le 27 au 29 janvier 2016 à Libreville  de la 4ème session de la Commission Mixte de coopération entre le Gabon et la Chine." ( extrait de presse)

 

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                Petite saison sèche, janvier 2019, le temps était venu de passer aux choses sérieuses:

             

                                            Olivier et Jérôme alias Eric et Ramzy alias Averell et Bruce.

 

Samedi , premier jour de la mission exploratoire:

1- le chemin qui mène aux chutes est-il encore accessible? 

2- Bruce et son drone peuvent-ils nous éclairer sur ce qui se passe après la première chute?

Nous avons la réponse à la première question après quelques kilomètres de piste: NON

 

                                 Mais comme mes camarades de jeu, eux, ne se laissent jamais abattre...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                        On finit par y arriver.

 

Nous laisserons cependant la voiture à quelques centaines de mètre du site, la végétation durant ces cinq dernières années ayant repris tous ses droits. De la plateforme ne subsistent que quelques poutres et planches rongées par les termites et l'humidité. Quand à la seconde question, le drone filmera les chaussures de Bruce pendant dix minutes mais refusera obstinément de décoller. Ce qui maintiendra encore un peu plus le mystère et les questions sur une vision de l'ensemble des chutes.

 

Dimanche.

 

Nous avons passé la nuit à Fougamou et le matin nous décidons de faire au moins le trajet en kayak Fougamou-chutes de l'Impératrice tandis que nos comparses nous rejoindront en voiture, maintenant que la voie  est ouverte.

Ce parcours de 5 kilomètres nous éloigne rapidement de la civilisation et les rapides empêchent les pirogues d'accéder à cette portion du fleuve. Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la route mais le relief accidenté nous transporte déjà dans un monde préservé.

Nous rejoignons l'équipe pour la pause du midi aux chutes de l'Impératrice.

Normalement, à ce moment-là, nous devrions dégonfler les kayaks, reprendre la voiture et aller visiter la mission de Sindara.

Normalement on devrait s'arrêter là car une île boisée nous cache la suite du programme, même si le fleuve sur la gauche  se prolonge en rapides abordables qui semblent contourner la chute.

Normalement, selon les lois de la gravité, des vases communicants et du robinet qui fuit,  le dénivelé du niveau d'eau des rapides à gauche devra rattraper à un moment ou à un autre celui de la chute principale à droite

C'est ainsi que tout à fait normalement nous donnons rendez-vous à nos amis aux chutes de Sindara, eux en voiture, nous en kayak.

Les premiers rapides, sans difficultés, nous permettent de contourner l'île et de nous trouver immédiatement confronter...à une autre chute, tout aussi infranchissable.

 

Le problème c'est que nous ne pouvons revenir en arrière, de toute façon nos compagnons sont déjà partis, il n'y a pas de réseau téléphonique, et normalement nous n'aurions pas du nous trouver là.

Il ne reste qu'une solution: mettre pied à terre, hisser nos kayaks le long de la pente très abrupte, et se frayer un chemin dans la moiteur du milieu de journée d'une forêt équatoriale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De pénibles efforts nous amèneront après une longue distance, au bas de la chute. Nous pouvons remettre nos kayaks à l'eau...pour une courte durée car une nouvelle chute se précise. Il nous faut à nouveau porter nos embarcations mais cette fois-ci la forêt est plus claire et le dénivelé moins abrupte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parvenus au bas de cette dernière, nous comprendrons enfin la géographie des chutes de l'Impératrice: elles se composent de trois chutes successives qui s'enroulent dans le creux d'une boucle de la Ngounié.

 

                                                 et l'impossibilité de les parcourir avec nos kayaks.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Passé ce formidable obstacle, la navigation dans les rapides semblent ensuite facile. Nous pouvons à nouveau nous concentrer sur la beauté du paysage, succession d'îles où chaque végétal se dispute le moindre centimètre carré,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

tout en se méfiant des rochers émergents sur lesquels le kayak gonflable peut se trouver suspendu. 

 

C'est en voulant me dégager d'un de ces amas rocheux que je perdrai ma dérive ce qui rendra la suite de la navigation un peu pénible. 

 

 

Il faut parfois se poser pour analyser les passages les plus appropriés, en comptant uniquement sur nos impressions, en partageant nos intuitions, en estimant la violence du courant, en décryptant le profil de la succession de rochers et .......en comptant beaucoup sur la chance, puisqu'il n'y a pas eu de navigateurs depuis fort longtemps sur cette portion du fleuve.

 

 

 

 

 

 

                         Il y a aussi les belles surprises, fugaces, mais tellement réjouissantes.

Comme la rencontre rare d'une grosse loutre à jours blanches faisant ses ablutions sur une roche plate.

 

 

 

 

Nous arriverons enfin, un peu exténués, vers 18 heures aux chutes de Sindara où nous accueillent nos amis qui nous ont patiemment attendus ( le rendez-vous étaient à 14 heures...).

Merci à eux sans qui la réalisation de ce vieux projet n'aurait pas été possible.

 

 

 

Nous avons franchi une étape supplémentaire dans l'exploration des cours d'eau gabonais en repoussant un peu plus loin les critères d'accessibilité.

La prochaine sera proche de l'extrême.

 

 

 

 

 

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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 18:24

 

On en était resté là....

 

 

 

Un impressionnant amoncellement de troncs s'empilent sur la rive droite du fleuve, vestiges de la saison des pluies alors que le niveau était à son plus haut. En dépit de toutes les préventions, ou peut-être en comparaison des difficultés préalables, nous franchirons sans encombre le dernier obstacle des rapides de Ndjolé pour retrouver la partie dite navigable de l'Ogooué.

Naissance d'un village

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'or, le nouvel eldorado gabonais.

Avec la chute des prix du pétrole et des minerais, ce qui était une petite occupation artisanale s'est transformée en exploitation intense. Dans le plus grand secret et la plus grande discrétion. On n’aime pas trop en parler. Depuis longtemps, dans la rivière Ikoy, de petits prospecteurs sévissaient plus ou moins clandestinement. Des chinois ont repris le filon, contrôlé(?) par les autorités. Comme le site est difficile d'accès, on ne peut se fier qu'aux déclarations et aux rumeurs. La rivière Ikoy se jette dans la Ngounié qui est un affluent de l'Ogooué.

En amont de Ndjolé, on m'avait parlé également d'un nouveau site très actif. Nous revoyons nos premières pirogues depuis plus de 2 jours et le ballet entre Ndjolé et le débarcadère est incessant. On devine des bâtiments, une boutique, un bar, des véhicules 4x4, et une piste qui s'enfonce dans la forêt. Un village est en train de naître mais le site d'exploitation lui-même est invisible. Et les contrôleurs de l’Etat n'ont accès qu'à ce que l'on veut bien leur montrer. Parvenus à Ndjolé à quelques encablures de l'autre côté du fleuve, nos demandes  innocentes d'informations n'auront que des réponses évasives.

L'exploitation de l'or est une activité très polluante en raison du mercure utilisé et rejeté dans la nature et des milliers de tonnes de terre nécessaires au recueil de quelques kilogrammes du précieux métal. On déforeste, on creuse, on filtre, et on recommence. Les dégâts irrémédiables causés en Guyane sont connus. Ce village se situe directement sur sa rive et comme l'Ogooué est l'aorte qui traverse tout le pays, la multiplication des sites aura obligatoirement une influence sur le niveau de pollution et la qualité de l'eau. Tout au long du fleuve, les gens la boivent, se lavent, y font leurs lessives. La pêche dans les lacs est vitale pour les populations riveraines et la ressource est déjà remise en cause par une surpêche, conséquence directe de la crise. Sans un renforcement dans la qualité des contrôles par les ministères compétents, une véritable catastrophe écologique se prépare silencieusement.

petite pause ravitaillement au débarcadère de Ndjolé.

 

A partir de là, on retrouve l'Ogooué que l'on connaît, gisant placide se dispersant en langueurs monotones, délaissant les tourments de ses flux pulsés par le coeur de la forêt équatoriale pour devenir veine cave, aux lourds flots dérivants.

 

 

Alors on se laisse aller. Le corps se met en pilotage automatique,  l’esprit part à la dérive, s’évade de toutes contraintes, s’émancipe des décisions à prendre, des choix à faire, se dissout, s’égare, se déconnecte..

 

 

On rame. On se souvient des galères.

Des jours sombres et des années lumière.

Des cris du cœur et des voix de la raison.

Des plénitudes et des trahisons.

Des mirages et des illusions.

Ici le fleuve est gisant.

A laissé les tourbillons de ses tourments.

Replet repu, passif et ventripotent.

Cette artère me repose le sang.

Errant dans cette humeur fluide

Au gré d’une sereine thébaïde,

L’onde se couvre de verre luisant

Je me retrouve au firmament.

 

 

La placidité céleste de la surface est envoûtante. Une torpeur méllifique m'enrobe.

Passager clandestin de la lenteur et du silence, noyé dans des myriades d'étoiles flottantes, le fleuve Léthé m'emporte. L'oubli efface.     

             

 

 

 

 

 

 

 

De fil en aiguille, l'esprit tisse sa toile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vigilance s'évapore, les pensées se diluent...

Mon itinérance mentale vagabonde dans l'espace et le temps.

 

C'était hier...

 

De pervers tourbillons voulaient m'engloutir dans leurs siphons voraces. Je tentais d'anticiper ma trajectoire en me remémorant la théorie scientifique du sens de leur rotation: dextrorsum dans l'hémisphère nord? Senestrorsum dans l'hémisphère sud? Impossible de m'en souvenir.

Je décidais de vérifier de visu. Hélas, pauvre de moi, je me trouvais exactement  sur la ligne de l'Equateur, hémisphère nord à ma droite, hémisphère sud à ma gauche, autant dire que les tourbillons perfides tournaient dans tous les sens, se succédant alternativement de manière imprévisible.

Cette légende aussi tenace que celle qui dit que le vin contiendrait de l'alcool est en fait totalement fausse.Pour les incrédules abstinents, tapez: Effet Coriolis et tourbillons.

 

 

 

C'était hier...

 

Assurance ou suffisance

Errements ou errance

Courage ou témérité

Croyance ou crédulité

On navigue toujours entre les deux rives d'un même cours d'eau.

 

Coup de pagaie après coup de pagaie, j'avance.

Obstination ou persévérance.

Droite, gauche, en alternance.

A quoi bon pourquoi, j'avance.

 

Funambule sur le fil de l'Ogooué, je cherche mon équilibre

Et soudain, soudain je me souviens ...

.....C'était hier......

 

 

 

.....de cette trace laissée sur le sable d'une berge sableuse, l'empreinte gigantesque d'un python regagnant l'humidité et la fraîcheur du fleuve...

Je me réveille d'un coup et retrouve toute ma lucidité.

La nature est enchanteresse. Je me suis laissé hypnotisé.

 

C'était hier.

 

La nature est présente.

 

 

Un arbre mort s'est effondré et a été  emporté jusqu'à un haut fond où le sable l'a recueilli. Mais la vie continue et des dizaines de petits êtres ailés y trouvent escale et refuge. Son corps retiendra d'autres débris végétaux et d'autres sédiments. La vie végétale à son tour s'y incrustera, petites graines opportunistes trouvant matières à grandir. Et d'intrications en synergies minérales, végétales et animales, quelques dizaines d'années plus tard, le tronc mort sera devenu une île où de plus grands oiseaux viendront se reposer sur de plus grands arbres.

 

Les bancs de sable sont désormais moins nombreux qu’entre Lopé et Ndjolé. Un épais couvert végétal obstrue les rives. Nous n’avons rencontré que de rares campements et la nuit approche. Enfin de l’autre côté du fleuve, un espace s’ouvre sur quelques cases. Nous abordons dans un minuscule débarcadère.

Quand Globule Rouge et Vert Ballon font de nouvelles rencontres...

Comme d’habitude, nous sommes accueillis sans problème, on nous propose même d’installer nos tentes ou moustiquaires dans une maison en construction. Le gabonais est hospitalier…et curieux. Notre arrivée et l’histoire de notre périple occupe la soirée. Il n’y a pas beaucoup de distraction ici à Mbilantem.

 

Jean-Claude, le chef du village nous parle de la vie au village, des problèmes d’isolement. Ici il n’y a pas d’électricité. On se couche tôt, on utilise la bougie, la lampe à pétrole ou la torche. Pour l’approvisionnement, Ebel Abanga est le point le plus proche. Comme beaucoup de villages de brousse, Mbilantem est né de la présence ancienne d’un chantier forestier depuis longtemps abandonné. L’exode rural vide ces villages. Les jeunes partent en ville pour étudier et ne reviennent plus. Un de ses fils est resté. Un peu de pêche, un peu d’or, des jobs, mais ça ne suffit pas…

Le lendemain à l'aube nous prenons congé de nos hôtes qui nous ont accueillis avec tant de gentillesse. Il nous reste un paquet de gâteaux, une boîte de sardines  et ma traditionnelle boîte de cassoulet que je garde toujours en réserve au cas où... Nous devrions atteindre Lambaréné dans la soirée et nous leur laissons ces maigres présents. Il faudra que je songe un jour à me faire sponsoriser par cette marque de cassoulet pour toutes les boîtes que j'ai disséminées au cours de mes pérégrinations.

 Une dernière étape est inscrite sur ma liste depuis plusieurs années: la mission de Samkita, au village Saïo.

Dès la deuxième moitié du XIXème siècle, dans le sillage des explorateurs, les missions protestantes et catholiques ont rivalisé de zèle au Gabon. Américaines, allemandes, françaises, elles exerçaient leur influence tout au long de la partie navigable de l'Ogooué. De la mission Sainte Anne d'Omboué, célèbre pour avoir été construites dans les ateliers EIFFEL, à Ngomo qui fut un des centres les plus importants entre Port Gentil et Lambaréné, la mission des Trois Epis à Sindara, il me restait à visiter celle de Samkita.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme la plupart d'entre elles, la mission de Samkita est en déshérence au point d'être difficilement visible vu du fleuve.

 

 

Cette désuétude est émouvante. Entretenues par quelques villageois, l'église garde son caractère d'antan, son espace lumineux, ses bancs poussiéreux,son autel d'un autre âge. Une cérémonie vient parfois y mettre un peu de vie, mariage, enterrement. Mais les pasteurs, comme à Ngomo, se sentent abandonnés par leur hiérarchie ecclésiastique  et par les autorités politiques.

 

 

 

 

 Emmanuel RUSILLON, jeune missionnaire est venu mourir ici, à l'âge de 27 ans. On retrouve encore sa tombe, épargnée et encore entretenue. Les missions sont parsemées de tombes comme celle-là, de jeunes idéalistes du début du XXème siècle, dont on peut décrié les méthodes, mais qu'une aventure humaine a mené dans ce coin de brousse, au bord de ce fleuve.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les garçons d'un côté, les filles de l'autre.

D'ailleurs c'est indiqué: DORTOIRE pour les filles.

 

 

 

.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous quittons nos gardiens du temple pour un dernier pique-nique sur le sable juste avant la plantation de palmiers à huile de Makouké, ex Palmhévéa, ex Agro-Gabon, ex SIAT, aujourd'hui OLAM

 

 

 

 

 

 

A partir de là je connais le chemin que j'ai déjà pratiqué il y a quelques années.

 

 

Nous arrivons à la pointe fétiche, qui marque la confluence de la Ngounié et de l'Ogooué. L'endroit est remarquable pour la présence, même en saison des pluies de bancs de sable et d'îles boisées.

Je m'insère dans les méandres de ce circuit tandis que Diego choisit de suivre l'autre rive. Au détour d'un îlot, une pirogue vient vers moi et m'accoste. Le pêcheur à son bord m'avertit: " Attention il y a un hippo juste derrière cette île. Il faut vous écarter le plus possible". Je le remercie. Une famille d'hippopotames est venue recoloniser l'endroit depuis 4 à 5 ans alors qu'il était abandonné depuis longtemps. C'est une chance pour les touristes qui peuvent venir les voir à 20 minutes en pirogue de l'Hôpital Schweitzer. En kayak, il faut être prudent car lorsque ce poids lourd décide de charger ou de s'attaquer à une embarcation, cela peut devenir dangereux.

 

Rocher à tête d'hippo
Hippo à tête de rocher ( vous devez me croire).

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin, on rentre à la maison, le paysage est familier, on voit au loin les antennes de Lambaréné, les premières habitations, le lac Zilé sur la gauche et le quartier Atsié, les îles qui marquent la division de l'Ogooué en deux branches principales avec le quartier Atongowanga au milieu. Nous longeons la rive droite (ou Nord), une compagnie de singes nez-blancs dans les arbres salue notre arrivée, et enfin nous atteignons Abongo, le village qui jouxte l'hôpital Schweitzer.

Voilà c'est fait, Lopé-Lambaréné, j'y songeais depuis 9 ans, depuis la première fois où nous avions longé ce fleuve avec Manny.

La suite de l'Intégrale de l'Ogoué l'année prochaine? 

 

 

 

 

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25 juin 2018 1 25 /06 /juin /2018 11:24

 

 

L'Ogooué est l'artère principale du Gabon, son aorte, qu'elle irrigue dans un axe sud-est, nord-ouest, du Congo à l'embouchure de Port-Gentil. Depuis plusieurs années, un drôle de globule rouge sillonne cette artère, rivières et lacs où elle s'épanche. Un premier long périple l'avait mené de Lambaréné à Port-Gentil et l'idée avait germé alors de faire le parcours de ce fleuve mythique dans son intégralité.

 

 

Je rentrais en contact avecJohn, ichtyologue américain de l'Université de Cornell, Ithaca, qui a étudié pendant des années les poissons d'eau douce du Gabon, en particulier les mormorydées ( poissons électriques).

 

au labo d'ichtyologie de Cornell University.
John et le poisson -éléphant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des contingences matérielles ont empêché ce projet d'aboutir mais nos longues discussions avec John m'ont aidé à formaliser ce projet. L'Intégrale de l'Ogooué en une seule fois nécessitait une logistique complexe, surtout si nous voulions l'associer à des travaux de recherche ichtyologiques. Je décidais alors de partir seul et d'effectuer cette Intégrale en 4 étapes. J'avais parcouru le premier tronçon en 2013 ( Lambaréné- POG), je connaissais déjà exactement quel serait le second.

 

 

La route puis la piste qui mène de Ndjolé à la Lopé offre des points de vue magnifiques sur cette portion du fleuve. En saison sèche, bancs de sable et îlots rocheux émergent au creux d'une forêt luxuriante. Enfin j'allais réaliser ce rêve de faire ce parcours en kayak. Le fleuve y est capricieux,le courant puissant, les rapides nombreux, de nombreux passages inconnus, il fallait bien qu'un jour je parcours de l'intérieur ce paysage somptueux. La bonne fortune mit Diego sur mon chemin, citoyen espagnol travaillant pour l'Union Européenne à Libreville, et amateur de challenges sportifs (vélo, escalade, kayak). Je lui expliquais mon projet, qui l'enthousiasma immédiatement.

 

 

 

Nous sommes arrivés le soir du 08 juin, la date est importante, en fin de saison des pluies pour que le niveau des eaux soit encore élevé, en début de saison sèche pour ne pas avoir à souffrir du climat, des orages, et pour bénéficier des premiers bancs de sable propices aux bivouacs.

La piste qui mène du pont d'Alembé au village de la Lopé, soit une centaine de kilomètres est éprouvante pour les organismes et le véhicule. Manny, qui en a vu d'autres, y laissera une lame de suspension et connaîtra quelques troubles visuels sur les dix derniers kilomètres à la nuit tombée ( phares atteints de spasmes). Cet environnement difficile et peu fréquenté nous permettra de surprendre une maman éléphant et son petit dans les herbes au bord de la piste, une jolie civette, un rat palmiste ébloui par les phares figé au milieu de la piste, et au petit matin deux sitatungas (ou guib d'eau) traversant la piste à deux endroits différents.

Avec 2 kayaks gonflables et une logistique réduite au minimum nous voilà au village de Mokéko, prêts au départ sur la petite plage de l'hôtel de la Lopé.

 

 

 

Parc national de la Lopé
Lopé National Park river crop.jpg
Géographie
Adresse
Coordonnées
Superficie
4 970 km2
Administration
Type
Catégorie UICN
Identifiant
Création
Administration
Localisation sur la carte du Gabon
voir sur la carte du Gabon
Green pog.svg

Le parc national de la Lopé est un site protégé du Gabon, inscrit depuis 2007 sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO sous le nom de « Écosystème et paysage culturel relique de Lopé-Okanda »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 À proximité des savanes du nord, on trouve une forêt de marancées, dont l'origine est encore peu claire et très discutée. Celles du nord-ouest sont généralement non arbustives. L'origine de ces savanes reste encore, scientifiquement, non expliquée.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le relief de la partie nord-est de la réserve est composé de collines à faibles pentes. Le reste du site, au relief accidenté, est découpé et dominé par des collines à fortes pentes ; l'est et le sud, drainés par les affluents de l'Offoué, le nord et l'ouest par la Lopé et plusieurs affluents de l'Ogooué

 

 

 

 

 

 

09/06/2018

 

Très vite nous serons happés par ce courant qu'il nous faudra domestiquer tout au long de notre périple, et par la beauté incomparable de cette partie de l'Ogooué. Nous avançons rapidement au creux des paysages vallonnés qui ont dessiné les méandres du fleuve. Des bosquets longent les rives surplombées en arrière-plan par ces collines de savanes mystérieuses.

 

 

 

Trente kilomètres nous séparent du pont d'Ayem qui enjambe le fleuve.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Peu après viendra l'heure du premier arrêt, repos bien mérité après un passage ....un peu technique.J'avais jusqu'à ce jour toujours voyagé sur la partie dite navigable de l'Ogooué qui va de Ndjolé à Port-Gentil.Il fallait gérer simplement le flux du courant et les bancs de sable en saison sèche.Nous allons apprendre très rapidement à nous adapter aux éléments, émotions à l'unisson de la beauté du site. 

 

Vagues à bonds

 

Plage de repos

 

Le temps passe, étonnés, émerveillés, enchantés, nous sommes emportés. Les paysages défilent, le courant passe, un globule rouge et un globule vert se laissent aller....

Le soir approche. Un petite île paradisiaque s'offre à nous. On accroche la moustiquaire à une branche basse, on sort la tambouille et l'on profite des derniers rayons du soleil pour faire le tour de l'éphémère locataire.

 

 

10 juin 2018

Nous reprenons notre route, entre rochers porteurs de souvenirs de la saison des pluies, barrières végétales où il faut s'infiltrer,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

et décors somptueux où lentes constructions minérales se marient aux patientes élaborations végétales.

 

 

 

La piste longe l'Ogooué par intermittence mais c'est véritablement le train, le transgabonais qui relie Libreville et Franceville. Il transporte le manganèse de la COMILOG à Moanda, mais aussi du fret, le bois et des passagers. Le trajet est lent parfois chaotique, surtout quand une collision avec un éléphant vient interrompre le trafic. Nous approchons de la gare d'Ayeme, nouveau repère.

 

 

 

 

On nous avait promis des rapides, des passages dangereux, de traîtres rochers. 

Il existe en effet des passages pas sages, il faudra bien sûr de temps en temps vider le kayak qui s'est rempli d'eau mais à condition de garder l'embarcation toujours face à la vague, nos kayaks gonflables s'en sortent très bien. Le seul vrai danger dans ces reliefs et courants tourmentés viendra des tourbillons puissants, imprévisibles, mouvants, apparaissant et disparaissant sans qu'on puisse les anticiper. Ce sont probablement les génies du fleuve mutins et sournois, qui testent notre audace. Ils peuvent s'enchaîner, dans le sens des aiguilles d'une montre ou inversement ( nous sommes sur l'équateur), se déplacer de façon aléatoire, s'effacer à gauche pour renaître à droite. Les plus profonds peuvent former un entonnoir virevoltant de plus d'un mètre de profondeur. Aspiré en arrière vers le fond par l'un d'eux, j'ai du ramer comme un damné afin de maintenir le kayak en équilibre à 45° pour ne pas sombrer. A cheval sur un autre, en diagonale parfaite sur ses bords, j'ai fait trois tours sur moi-même sans possibilité de contrôler quoi que ce soit. On s'y habitue et progressivement on finit par repérer de loin les zones tourbillonnantes.

 

Nous n'arriverons pas à Ndjolé ce soir et il est toujours préférable de se trouver un bivouac avant la nuit.

 

 

11 juin 2018

La nuit fut agitée pour Diego qui a subi une attaque de fourmis sous sa moustiquaire. Au petit matin, la casserole que j'avais judicieusement  posée au bord de l'eau pour préserver notre restant de semoule avait disparu. Nous nous perdîmes en conjectures sur le mystère de cette disparition: une vague un peu forte? impossible. Un singe malicieux? sur notre île, difficile à croire. Aucune trace de python ou de varan ( comme nous en avions vu sur d'autres plages).

Seule conclusion possible: les génies avaient faim.

Les rapides se calment, mais il reste un ultime obstacle, les rapides du pont de Ndjolé qui transporte la voie de chemin de fer d'une rive à l'autre, et qu'on nous a promis très difficiles....


 

 

 

 

 

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 09:43

Comment ai-je pu me laisser convaincre, le sourire aux lèvres, au bord d’une grotte perdue dans le fin fond de la forêt équatoriale et à des heures de tout centre de soin digne de ce nom, de manipuler un mamba noir, un des serpents les plus dangereux du monde, dont le venin est mortel en moins d’une heure ? De manière générale, si un jour vous êtes mordu par un mamba noir et que vous n’êtes pas mort au bout de … disons quatre heures maximum, c’est que ce n’était pas un mamba noir. D’ailleurs maintenant je peux vous le dire, ce n’était pas un mamba noir, mais un gonionotophis savorgnani, autrement dit une couleuvre totalement inoffensive d’après Laurent CHIRIO, herpétologue réputé (« Atlas des reptiles du Cameroun »), qui m’accompagnait ce jour-là. Bien sûr il me coûte de mettre à mal l’éphémère notoriété puérile que m’octroyait ce cliché spectaculaire et qui me valut beaucoup plus de succès populaire que mon étude préliminaire à l’introspection transcendantale, mais la rigueur scientifique et une honnêteté intellectuelle bien que tardive me commandent de divulguer cette vérité pédagogique.

Le mamba noir n’est pas noir, mais sa couleur va du jaune-vert-olive au gris métallisé. Il a une longue tête rectangulaire, peut mesurer jusqu’à 4 mètres et sa présence au Gabon est toujours discutée, en tous cas assez rare. Cependant il fait toujours l’objet de bien des fantasmes. Dans l’imaginaire collectif local, en dehors des cobras facilement reconnaissables, il n’y a que 2 sortes de serpents : les mambas noirs et les mambas verts. Le serpent ne mord que s’il est agressé, il est généralement discret et préfère la fuite à tout conflit inutile. Il se nourrit de petits rongeurs, d’oiseaux et d’œufs. Les trois quarts des serpents ne sont pas venimeux et peu sont mortels. Il faut savoir qu’un serpent peut mordre sans injecter de venin, que la quantité de venin injecté est aléatoire, que le venin peut se disperser au travers du vêtement s’il y en a, que la localisation de la morsure (voie sanguine ou masse adipeuse) modifie la diffusion du venin.

Les décès par morsure de serpent sont exceptionnels. Je n’en ai connu qu'un en huit ans de présence à l’hôpital Schweitzer. Les complications locales sont beaucoup plus fréquentes, soit par effet direct de la toxine, soit par des manœuvres intempestives qui aggravent les dégâts locaux. Globalement, sans signe local dans les quatre heures, on peut assurer qu’il n’y a pas eu envenimation et qu’il n’y a aucun risque vital sans signes généraux marqués pendant cette période. Nous disposons à l’hôpital de quelques ampoules de sérum antivenimeux qui coûtent très cher (plus de 120 euros l’ampoule).

Cette petite digression anthropozoologique est le résumé des réponses que je formule aux nombreuses questions que l’on me pose souvent sur les serpents. Ma conclusion n’est pas vraiment rassurante : ce qui tue le plus en Afrique, ce ne sont ni les serpents, ni les bêtes sauvages, ni les moustiques, ni les maladies tropicales, ce sont les dangers de la route. Mais ceci est une autre histoire.

Revenons à cette grotte où je suis apparu.

Depuis de nombreuses années, ma curiosité était attisée par ces montagnes de Fougamou, appellation familière du massif du Koumouna Bouali qui émerge de Fougamou à Yombi, puis de Yombi en direction de Mandji. J’avais tenté à plusieurs reprises avec Manny de trouver une piste me permettant d’escalader cette montagne, mais sans succès. Visiblement les chantiers forestiers n’avaient pu progresser le long de ces pentes abruptes. C’est pourquoi lorsqu’on me contacta pour accompagner une mission naturaliste dans ces montagnes difficiles d’accès, j’acceptai immédiatement. Maël est batrachologue (« Les amphibiens d’Afrique Centrale et d’Angola »), Laurent herpétologue. L'objectif essentiel de cette mission est de déterminer s’il existe des espèces endémiques dans ce milieu préservé et d’en estimer la biodiversité. Après avoir en vain cherché un nouvel accès pour nous approcher au plus près du pied de la montagne, nous nous sommes résolus à nous arrêter au village de Bikourou. Le chef nous reçut dans sa case où s’étalait, à notre grande surprise, sur un mur un immense poster des batraciens du Gabon ! Le destin nous faisait un aimable clin d’œil. Après avoir expliqué notre projet, il mit à notre disposition 2 porteurs qui nous guideraient dans la montagne.

 

 

 

 

 

Grâce à eux nous atteindrons le lendemain notre premier refuge : une grotte à flanc de montagne au pied de laquelle coule une petite rivière. Cette grotte sert d’abri aux chasseurs qui mettent leurs pièges dans les environs. Une agréable surprise nous attend : sur le surplomb rocheux de la caverne est exposé un nid de picathartes.

 

 

 

 

 

Le picatharte du Cameroun (l’autre étant celui de Guinée) est un très bel oiseau rare, craintif, exigeant dans son habitat, le plus souvent une grotte avec une rivière en contrebas. Effectivement, c’est vérifié. C’est le graal des ornithologues, que beaucoup ne verront jamais. Il est classé vulnérable. Le nid est habité par deux petits qui piaillent de temps à autre. Le picatharte est monogame et le soir venu nous verrons tour à tour le papa et la maman venir nourrir les petits. Pendant de longues minutes, il se tenait à distance, toujours sur la même branche. Une espèce de chuintement sourd trahissait sa présence. Repliés dans un coin de la grotte, nous nous tenions immobiles, figés dans l’attente de son approche. Progressivement, par petits bonds il se posait sur l’immense tronc qui bouchait l’entrée de la grotte. L’œil toujours aux aguets, hésitant, il évaluait les lieux. Nous en profitions pour admirer son remarquable plumage et sa naturelle élégance. Son masque noir et sa nuque rouge, son port de tête altier, sa silhouette élancée contribuent sans doute à sa légende. Enfin, jugeant l’environnement inoffensif, il s’envolait pour s’accrocher sur les bords et souvent pénétrer dans le nid où il nourrissait les petits de boulettes de réjection, d’araignées ou de petites grenouilles. Petit à petit, semblant s’habituer à notre présence, ils vinrent en alternance matin, midi et soir et même à deux reprises, le couple réuni nous rendit visite.

 

Après avoir cherché en vain une rivière à plus de 500 mètres d’altitude, nous dûmes redescendre vers les 250 mètres et trouvâmes une nouvelle grotte, ou plutôt une espèce de gigantesque menhir dont le rocher supérieur nous offrait un abri suffisant. Quand l’orage gronde dans la montagne, en plein cœur de la saison des pluies, il est rassurant de se sentir confortablement protégé par une immense masse rocheuse. Enfin quand je dis confortablement, nous sommes plus proches des commodités préhistoriques que de roche-beau-bois. On se prend d’ailleurs à espérer des inscriptions ancestrales dans les anfractuosités ou à chercher des morceaux de silex enterrés. Et si la première grotte était occupée occasionnellement par des chasseurs, aucune activité humaine antique ou récente n’est visible dans celle-ci.

 

 

 

 

 

 

 

En explorant les environs, une nouvelle résurgence de rivière apparaît en petites cascades prolifiques. Cela fait déjà trois ou quatre jours que nous explorons cette montagne, et sa véritable nature se révèle chaque jour davantage : chaotique.

 

Autant répondre tout de suite à la question que vous vous posez tous (si si). A quoi sert un naturaliste ?

Franchement. A rien.

Pas plus d’ailleurs qu’un médecin qui a l’outrecuidance de penser qu’il va soulager la misère du monde. Car je vous le demande : quel plaisir peut-il y avoir à côtoyer en permanence la maladie et la souffrance. Des pervers, c’est tout. Alors que tout le monde sait qu’un bon rhume ou une mauvaise grippe ne se traitent pas, qu’un bouton d’acné finira toujours par récidiver et que les progrès de la médecine ont tout juste permis au sempiternel animateur des après-midi dominicales d’augmenter les chiffres de son audience postprandiale de quelques téléspectateurs grabataires supplémentaires.

Mon meilleur ami en France est vigneron : voilà un vrai métier qui participe au rayonnement de l’humanité.

Donc un naturaliste ne sert à rien et je le prouve.


Imaginez un instant un jeune homme vigoureux, dans la pleine force de l’âge, passer son samedi soir trempé sous des trombes d’eau, à chercher des grenouilles sous les monstrueux rochers d’une rivière perdue d’une montagne d’Afrique Centrale, alors que comme tout individu normalement constitué il pourrait être tranquillement en train de se trémousser sur le dancefloor d’une boîte de nuit, un verre de caïpirinha à la main, sur le dernier tube de Rihanna ou de Yemi ALADE. Fatalement, je me mets à spéculer sur l’équilibre mental du dit individu. Quand de surcroît, il rejoint la grotte où je méditais extatiquement sur les origines de l’homme à la lueur d’un feu de camp mystique, son faciès esbaudi par un sourire illuminé et les yeux étincelants, je me prépare au pire. «  J’ai trouvé une nouvelle espèce ! » déclare-t-il triomphant, « enfin probablement une nouvelle variante de Werneria ». Le voilà qui déballe ensuite son matériel photo sophistiqué et commence à prendre le spécimen sous toutes les coutures en s’extasiant sur les tympans, la longueur des orteils, la forme de la pupille ou le granulé de la peau. J’acquiesce poliment, ne voulant pas contrarier son euphorie. C’est un gentil garçon, et après tout il ne fait de mal à personne et prend même soin de réintroduire le batracien dans son milieu d’origine. Quand enfin la séance de pose s’achève, nous fêtons miss grenouille Koumouna Bouali avec un, peut-être deux, verres de pastis que nous avions pris soin d’emporter pour les grandes occasions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais ce n’est pas fini, car en dehors de Laurent qui joue avec les serpents venimeux comme Claude François avec le fil de son micro (ça ne lui a pas vraiment porté chance), et de Maël qui poursuit son casting amphibien, Fred nous a rejoint («  Les poissons d’eau douce de Guyane »). Je pensais qu’en termes d’énergumène j’avais tout vu, et bien j’avais tort. Ayant pratiqué pendant de nombreuses années la plongée sous-marine en Martinique, je possède quelques notions de matériel subaquatique. A la stupéfaction de nos porteurs Brian et Anicet, qui déjà trouvaient certains blancs parfois originaux, Fred se vêtit de pied en cap d’une combinaison intégrale de plongée, chaussons, gants, cagoule, masque, tuba, et d’un superbe appareil photo protégé par un énorme caisson étanche d’où émergeaient trois volumineux projecteurs identiques à des phares.

Je vivais jusqu’alors serein contemplatif, ténébreux bucolique, sans connaître l’existence des killis. Je vous sens vous trémousser d’impatience (si si). Les killies sont ces petits poissons de rivière, plus ou moins colorés (mâles ou femelles) qui peuplent les cours d’eau de tous les continents. Pour tout renseignement complémentaire, je vous invite à visiter le site du Killi Club de France qui vous en apprendra plus sur l’étude aquariologique des Cyprinodontes Ovipares ou Killies. Vous pourrez vous documenter sur l’ichtyologie des poissons d’eau douce, vous initier à l’élevage et la reproduction, découvrir des fiches techniques, consulter les archives, connaître les dates des prochains congrès, communiquer avec des passionnés qui passent leurs vacances dans les destinations les plus improbables pour trouver de nouveaux killis avec des noms tout aussi imprononçables. Fred donc s’équipe au bord du ruisseau, puis s’allonge doucement dans cinquante centimètres d’eau et poursuit dans son objectif le spécimen mordoré qui aura retenu son attention et qui aura la grâce et l’obligeance de rester immobile quelques secondes le temps de l’immortaliser. Il a également pris soin d’emmener un aquarium où un peu plus tard, il pourra posément prendre quelques clichés des échantillons les plus intéressants qu’il relâchera ensuite dans la rivière.


 

Des inutiles vous dis-je.

Chercheurs de biodiversité !!!

La biodiversité, c’est bien. Mais ça ne se mange pas. Quoique.

Qu’est-ce que ça peut bien nous faire, la biodiversité !

A l’heure où l’on peut consulter en direct via internet sur son écran LED dans son appartement climatisé les cours du NASDAQ, refaire sur sa PS4 les matchs de la ligue des champions, s’explorer tranquillement les narines, un paquet de chips à la main, tout en suivant d’un œil bovin les récentes péripéties sentimentales, lacrymales ou mammographiques de la dernière starlette boursoufflée à la mode. Franchement.


 

J’aime la Nature, l’art qu’elle met dans toutes ses formes, dans ses couleurs, dans ses extravagances, dans ses exubérances. Elle ose tout. A force de patience, même si cela doit prendre des millénaires, elle polira cette roche pour en faire une sculpture incomparable, elle élancera ce Moabi jusqu’au-dessus de la canopée, elle darwinisera son Evolution, elle créera des parades nuptiales et des instincts de survie, des symbioses et des parasitismes, des rivières et des montagnes, des monstres et des sirènes. La nature est un musée et une salle de spectacle à ciel ouvert permanents.Et tant que mes yeux pourront voir, je ne me lasserai pas d'aller l'admirer.

 

Les naturalistes sont des critiques d’art qui m’aident à comprendre la texture du tableau, la nature de la matière, l’origine des comportements, les nuances des couleurs, les raisons de l’inutile, la composition du mouvement, les démarches de la survie.

Les naturalistes sont des lanceurs d’alerte qui utilisent ces témoins de la santé de notre biotope que sont ces poissons minuscules, ces serpents venimeux, ces amphibiens préhistoriques pour nous transmettre des signaux d’impact de l’activité humaine sur l’environnement. On peut toujours poursuivre la politique d’une autruche adepte de la méthode Coué, se dire que tout va bien, qu’à partir du moment où nos déchets ne sont plus visibles c’est qu’ils ont disparu, qu’il faut bien du pétrole pour nos voitures, des routes bitumées pour aller plus vite, des hévéas pour nos pneus, des palmiers à huile pour nos tartines, des barrages hydro-électriques pour nos climatiseurs, des minerais pour nos industries, du cadmium pour nos portables, de l’or pour spéculer, des pesticides pour avoir moins de mildiou, des OGM pour utiliser moins de pesticides. On pourrait vivre dans un monde standardisé, avec des killis dans des aquariums, des oiseaux dans des cages, des jardins botaniques, des animaux exotiques dans des zoos. On pourrait domestiquer la nature pour la rendre conforme.

Je suis un citoyen de l’Etat sauvage.

Le Koumouna Bouali est un massif montagneux chaotique encombré d’éboulis, de résurgences de rivières, d’aplombs rocheux, de constructions intemporelles. Son inaccessibilité a préservé une forêt primaire indomptable dont on imagine la violence originelle. La canopée culmine à plus de 40mètres, les arbres sont gigantesques, les racines plantureuses, et l’absence de sous-bois accroît la visibilité. A plusieurs reprises, je suis parti seul explorer les flancs de la montagne. A 500 mètres d’altitude environ, je me suis accroupi derrière un arbuste. Au bout de quelques minutes, trois céphalophes bleus sont passés à une vingtaine de mètres de moi, cheminant tranquillement, visiblement sans crainte.

Des torquatus (ou bérets rouges) se chamaillent dans les frondaisons. On entend le vol des calaos, froufroutement si caractéristique, avant de les voir. Je suis un naturaliste littéraire, ignorant des terminologies scientifiques, simplement ébahi par le décor des lentes élaborations minérales, par la mise en scène des extravagances végétales, par le jeu des acteurs de la vie animale, par les formidables scénarios de l’impondérable. Je suis resté sur le seuil de la taxonomie, de la phylogénie, de l’orophilie et de l’endémisme. Mais j’ai appris à connaître (un peu) ces petits êtres de la chaîne alimentaire qui nous relie tous.

Mais mon lyrisme a ses limites quand vient l’heure du harcèlement des mélipones (abeilles sans dard), des nuages de moucherons qui s’infiltrent dans les narines, les oreilles, jusque dans les yeux, des piqures très douloureuses des fourmis Tetraponera vivant en symbiose avec le Bartéria (arbre de l’adultère, on y attachait les femmes fautives) ou des fourmis Magnan qui se déplacent en larges colonnes exterminant toute vie sur leur passage ( les pygmées se servent de leurs mâchoires pour suturer les plaies). Vous narrerai-je l’impitoyable et inexorable et lancinant supplice des Culicoides grahamii appelés communément «  fourous », diptère hématophage dont la piqure entraîne des démangeaisons pouvant faire vaciller les plus nobles résolutions du plus courtois et du plus stoïque des bouddhistes assermentés.


Alors je me réfugie dans ma grotte, derrière le rideau de fumée du feu de camp.

Maîtrise l’impatience.

Domestique l’ennui.

Explore le vide.

Domine le temps.

Prends ce qu’on te donne.

Cherche ce que tu n’as pas.

Marche vers l’inconnu.

Retrouve ce que tu as perdu.

Ecoute ce que tu n’entends plus.

Regarde ce que tu as perdu de vue.


 

Je suis seul ce soir avec Anicet. Il a dans l’après-midi confectionné son lit avec 4 morceaux de bois plantés en terre, reliés par des branches qui forment l’armature du sommier, d’autres lamelles habilement taillées composant le matelas. Il me raconte la vie au village, son ancien métier de prospecteur pour une société de recherche sismique pétrolière. Depuis deux ans, à la suite de la crise pétrolière, il n’a plus de travail. Il lui reste la plantation et la chasse. Il vient parfois dans ces montagnes, avec son fusil et ses pièges :

«  Après une nuit de chasse, je rentre au village, je fais un peu la plantation ou les affaires du village, la maison, les enfants, et quand le sommeil vient me ténébrer, alors je prends un petit repos »

 

                             Les mots naturels sont aussi les plus beaux.

 

 

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