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27 mars 2019 3 27 /03 /mars /2019 17:40

 

C'est joli n'est-ce pas?

C'est toujours joli au début. ça semble même paisible. Une boucle dans la rivière Moukalaba, un accident géologique, des éléments minéraux et végétaux qui s'interpellent, l'eau, la roche, la terre, les arbres.

L'eau qui turbulle entre des rochers stoïques, des rivages qui ramassent les hausses des cours, des arbres qui se penchent sur la situation.

Nous sommes au sud du Gabon, dans la province de la Nyanga, en pays punu, à la frontière du parc national de Moukalaba-Doudou,

Comment voulez vous résister à un nom pareil?

 

ça c'est la fin, la dernière chute avant Doussala.

C'est joli aussi vous ne trouvez pas?

Ce sont des paysages qui donnent envie.

Envie de les explorer, de s'enfoncer au coeur de la forêt équatoriale en suivant le cours de ses artères, de jouer à l'aventure.

D'avoir toujours envie pour ne pas finir en vieux.

Mais d'abord rester en vie. Avec les cartes en mains. Pour continuer la partie.

Quand les rapides deviennent-ils des chutes, et les chutes des cascades?

Ce n'est pas toujours facile de trouver la bonne distance, de savoir jusqu'où ne pas aller.

Peut-être quand les rapides deviennent trop rapides, qu'ils vous font chuter et que ça se termine en cascades....

                                                     _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _  _ _ _ _  _ 

 

Juste avant Mouila, une longue piste sur la droite nous mène à Guietsou. Elle est en bon état, entretenue par une société forestière. La piste officielle, elle, est en ruine. Coup de chance: un chauffeur de camion-citerne    ( produits pétroliers) vu en consultation la veille, m'avait prévenu.

Guietsou est un village perdu, loin là-bas au fond de la forêt. Mais il a l'avantage d'être le premier lieu accessible de la rivière Moukalaba. L'idée est de rejoindre Doussala ( une journée) puis la Nyanga, le fleuve du sud en  deux jours, en évitant les crocodiles, les hippopotames et éventuellement les éléphants. Et enfin d'atteindre l'océan au fil de la Nyanga en deux jours de plus. En raison du problème récurrent des nuages qui obstruent la vision de bien des sites en milieu équatorial sur les images satellites, on distingue par endroits des chutes mais il est difficile d'apprécier leurs hauteurs et leurs difficultés. Et si les deux chutes pré-citées sont visibles, le reste du parcours se camoufle par endroit mais semble abordable.

 

Le chef du village nous déconseille pourtant fortement l'entreprise: " C'est impossible, on peut vous accompagner jusqu'à la première chute mais après on ne connaît pas. Il y a beaucoup de génies, c'est très dangereux." Nous lui répliquons que nous avons l'habitude, nous serons très prudents, depuis l'aventure des chutes de l'Impératrice, nous savons comment aborder, ou éviter, les chutes.

 

Nous commençons à gonfler les kayaks, entourés par les enfants du village qui s'égayent de cette animation, et des vieux, assis sur une pierre, qui nous contemplent, dubitatifs. Le chef me demande d'inscrire nos noms sur un bout de papier, au cas où...

 

Alors que je commence à gonfler mon kayak, j'entends soudain derrière moi une magistrale flatulence ponctuée de multiples exclamations de surprise!

Je me retourne, Olivier, sa pompe à la main, est figé de stupéfaction. Une couture de son kayak a cédé au gonflage et nous comprenons immédiatement que notre périple, préparé depuis des semaines....tombe à l'eau. Toute l'organisation envisagée pour nous mener jusqu'à l'océan n'a servi à rien. Il nous faut rebrousser chemin. Nous avions pris des jours de congé, et bien nous reprendrons le boulot.

 

A moins... à moins que nous ne chargions tout sur mon kayak deux places et qu'on tente le coup quand même.

Ce n'est pas très raisonnable, Olivier n'est pas un petit gabarit et nous avions prévu le ravitaillement pour 6 jours de navigation ( marge de sécurité). On se teste l'un l'autre. On se chambre ( à air). Les enfants se marrent. Il y avait de l'animation, maintenant il y a du suspense, quelle journée! Les blancs contemplent les dégâts, comment est-ce possible? De toute façon, il faut rentrer, on n'a pas le choix.

 

"Je croyais que tu étais joueur?..."

Qui a dit ça en premier?

Franchement je ne m'en souviens plus.

Certainement lui.

Peut-être moi.

 

On sait l'un et l'autre que c'est la phrase qui tue..... le suspense. Parce qu'aucun des deux ne cédera à la forfanterie du mâle provocateur.  Le doute est toujours présent mais la sentence a été prononcée: on y va. On replie le kayak éventré, on fait un nouveau tri dans le matériel afin de nous alléger au maximum, on charge le kayak le mieux possible. Je remets les clés de la voiture à Coplan, notre chauffeur, qui ne semble pas très rassuré par la tournure des événements. 

Après les dernières recommandations des anciens, on se met à l'eau, confiants, malgré cet incident de dernière minute. ça va aller.

 

Très rapidement nous quittons les rivages bordés de plantations de bananes. Nous nous éloignons des abords du village pour nous enfoncer sous les ombrages. 

La rivière se laisse aller, tranquillement. Elle est encaissée entre des parois érodées:" les gorges Moukalaba". Des débris végétaux sont suspendus, à toutes les hauteurs. Je me souviens alors que le chef a évoqué ces inondations survenues au mois de décembre 2018 qui ont inondées la moitié du village. Jamais de mémoire de Punu on n'avait vu une telle crue! Doussala, notre prochaine étape, a été submergée de la même façon et tout le long du parcours nous rencontreront les stigmates de ce déluge.

Le cours d'eau se personnalise, des roches s'affirment, des troncs affaissés gisent, péremptoires,  le courant s'impose. Mais nous restons dans le ludique. L'embarcation est lourde, trop probablement. Nous profitons d'un passage de pierres plates pour nous arrêter et repenser l'aménagement: la tente, la nourriture, les vêtements, la pompe, l'appareil photo (tout neuf - tropicalisé), la cantine-cuisine, la pharmacie, afin de mieux l'équilibrer. 

 

Au bout de deux heures, nous parvenons à cette fameuse "première chute". Elle se cache derrière un virage que nous abordons prudemment. Sur le qui vive, nous nous laissons entraîner par le courant tout en orientant le kayak vers les passes les moins tourmentées, prêts à nous immobiliser. Nous maîtrisons la situation quand soudain, parvenus au milieu de la courbe et au sommet des chutes, nous réalisons leur longueur et l'importance du dénivelé qui nous attend. Mais le kayak est déjà emporté et nous ne pouvons plus le retenir. On le guide tant que bien mal à grands coups de pagaies, la vitesse s'accroît, les roches deviennent plus imposantes, nous sommes secoués, tout va trop vite, le bateau heurte un gros rocher qui nous fait faire un 180 degrés et nous partons en arrière, à la renverse, à l'envers, bousculés, basculés, éjectés. Le courant est trop fort, je suis coincé sous le kayak, sous l'eau. J'émerge un court instant pour reprendre une petite inspiration mais mon pied est ironiquement coincé dans la ligne de vie que j'ai installée tout le long du kayak pour accrocher les bagages. Je suffoque, je heurte des rochers, je tends les mains pour me défaire du piège. Je parviens une nouvelle fois à hisser la tête hors de l'eau puis je plonge à nouveau, seule façon de tendre la jambe pour me dégager. Mes lunettes sont emportées, par réflexe je tente un geste mais elles sont déjà loin. Je garde le bras gauche en avant, plié,  pour me protéger la tête tandis que de la main droite je parviens enfin à dégager mon pied en y laissant ma chaussure. Je roule sur moi-même dans l'eau, j'émerge, je fonce sur un rocher qui va me broyer, c'est fini, l'histoire, mon histoire s'arrête là. 

 

Je me doutais bien que je ne finirai pas dans un lit ( même si c'est le lit d'une rivière) mais quand même, c'est un peu brutal, ça ne peut pas attendre un peu ?. Combien de secondes me reste t-il, je n'ai pas le temps de les compter?

 

Finalement je respire toujours, un flux latéral m'a détourné in extremis de l'affrontement avec le bloc rocheux , je continue mon escapade, chamboulé, tourneboulé, blackboulé, lessivé, retourné. Je respire parfois, par hasard, j'essaie de me protéger des bras et des jambes, de m'agripper mais tout va trop vite. Une dernière marche m'attend, une dernière vision peut-être,  un autre rocher en-dessous sur lequel je vais m'écraser, je n'ai plus de résistance, je suis prêt.

 

Et j'atterris dans une piscine, peu profonde. La puissance de l'eau m'a propulsé au delà du rocher. Le courant se disperse et je parviens à nager sur le coté pour rejoindre une roche plate où je m'affaisse, hagard, essoufflé, fourbu, abruti....... mais vivant. Le coeur au bord du vide, je me contemple, incrédule. Je n'ai rien, pas de blessure, pas de contusion, même pas une égratignure. Mais abruti, oui et je prends la pleine mesure de mon abrutissement dans tous les sens du terme. Je suis seul, rescapé d'un pitoyable naufrage. Vivant, mais pas sorti d'affaire. Isolé au milieu de rien, d'un grand tout. Je suis confus comme si mes pensées, dévergondées, avaient du mal à se remettre en place. Une pagaie, puis un des sacs théoriquement étanche sont rejetés par la cascade. Le mot est approprié: cascade. Je me précipite pour récupérer ce qui peut l'être. C'est ensuite au tour du kayak d'émerger des flots tumultueux, bidons et sacs pendants lamentablement dans l'eau. Par chance il se coince entre deux rochers et se stabilise. 

 

Une partie du matériel a dérivé mais toujours point d'Olivier. Pourquoi est-ce que je l'ai suivi? Pourquoi est-ce qu'il m'a suivi? On était beaucoup trop chargé, le kayak n'était plus manoeuvrable, il était évident qu'on allait au devant d'une catastrophe. Après les chutes de l'Impératrice, on croyait avoir tout compris. En fait on avait CONTOURNE les chutes de l'Impératrice et navigué ensuite dans des rapides un peu agités. Mais on avait deux kayaks, chacun le sien, ce qui nous offrait une mobilité beaucoup plus grande. Pourvu qu'il ne se soit pas cassé une jambe! ......ou pire.....

 

A ma gauche la forêt. A ma droite la forêt. Derrière moi la forêt. Au fond la forêt. Devant la rivière, imperturbable, qui distribue des baffes à tout ce ( ceux ?) qu’elle rencontre. Il y a peut-être des génies dans ces flots mais moi je suis comme un idiot. On ne défie pas impunément des éléments plus forts que soi. Les secondes s’écoulent au fil de l’eau. Il faudra bientôt réagir, prendre des décisions. Priorité récupérer le kayak. Mais je suis figé, pétrifié dans ce magma.

 

Soudain il apparaît, se mouvant lentement entre les rochers. La vie revient. On ne sera pas trop de deux pour s’en sortir. Mon comparse  a l’air entier, peut-être un peu raide dans ses appuis. Il m’a vu, me fait signe. Il est sur la rive opposée, traverse la piscine et me rejoint. Il va bien, juste un impact un peu violent sur la hanche droite mais ça va. Il a pu émerger de l’eau plus tôt que moi malgré ce coup en bas du dos et ensuite progresser lentement de rochers en rochers. Il est 17 heures. On va s’arrêter là pour aujourd’hui. A l’écart une petite plateforme sableuse nous permettra de passer la nuit, on avisera demain. Il faut d’abord rassembler tout ce qu’on trouve, en faire un inventaire. Nous avons perdu une pagaie et  la caisse cuisine, tout est trempé. Le caisson étanche sensé protéger mon appareil photo est inondé. On se contentera de la gopro mais l’heure n’est pas aux poses paysagères ou aux selfies.

 

Premier bivouac improvisé après la tourmente.Condamnés à manger froid ( perte du camping-gaz et d'une partie du ravitaillement), on se nourrira de biscuits secs ....et de biscuits humides. Un feu de bois nous permettra de sécher quelques affaires, et dans la contemplation des flammes, de se perdre dans les chemins du pire qui n'est pas arrivé.

 

 

 

Le lendemain, on fait à nouveau le point. Olivier a pu dormir grâce au Tramadol. Moi je ne me souviens de rien. Nous réagençons une nouvelle la charge du kayak en réalisant que malgré la perte de la cantine, nous sommes définitivement trop lourds. Il nous faut désormais être très prudents. Dans notre malheur, nous avons eu beaucoup de chance. C'est comme si on avait fait tapis à la première tournée de poker et qu'on ait perdu toute sa mise d'emblée. Il nous reste un petit pécule, on nous autorise à rester à la table, on va essayer de se refaire petit à petit.

 

Nous adopterons une nouvelle tactique. Dans les passages qui nous semblent un peu difficiles, nous accrocherons le kayak avec une corde que nous avons pu sauver et nous le haleront depuis le bord en longeant les roches. Cette stratégie semble pertinente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous progressons lentement mais sans danger.

Pour l'instant. 

Mais à nouveau le chaos s'installe et nous nous apercevrons qu'entre les deux chutes initiale et finale, "les gorges de Mukalaba" ne sont qu'une succession de chutes plus frénétiques les unes que les autres, brutales dans leur dénuement, impitoyables dans leur pureté, intransigeantes comme la roche, inexorables comme le courant.

 

La pierre et l'eau sont les maîtresses femelles de cet univers.

Le végétal et l'animal sont leurs sujets mâles.

Le rapport dominant/dominé est clair, indiscutable. Nous ne sommes que des foetus de paille dans cette matrice. On s'arc-boute, on chancelle, on dérive, mais surtout on subit. On remonte sur le kayak, pendant quelques dizaines de mètres, et une nouvelle cascade surgit. On remet pied à l'eau, on prospecte les berges, on estime la puissance du courant, on évalue nos petits bras, on s'encourage, on a pas le choix.

 

 

La Pythie de la Moukalaba

 

La journée avance mais nous n'avançons pas, ou très peu. Ici il n'y a pas d'excès à la prudence. Tout se paie cash. Il n'y a pas de village pour nous venir en aide, il n'y a pas de secouristes pour nous tirer de là, il n'y a pas d'échappatoires, pas de plan B, pas de connexion, de lien avec l'extérieur, de téléphone satellite, rien que nous-mêmes à armes inégales avec les forces qui nous entourent. Il faut lutter, c'est un combat. On se concentre sur chaque pas, on scrute chaque rocher, on écoute le bruit de l'eau. On ne peut pas s'arrêter mais chaque pas doit être évalué.

 

On a tout essayé

 

Soudain, un immense amas rocheux nous arrête. On ne peut l'éviter, on ne peut le longer, on ne peut le contourner, on ne peut rien faire. Ce n'est plus une rivière, c'est un cataclysme. Des montagnes d'eau giclent furieuses de goulets où on a voulu les étrangler. La pierre, sûre de sa masse et de son éternité, quels que soient les flux, reste imperturbable. Et nous pauvres acariens, au sommet du crâne de ces blocs rocheux, cessons nos vaines démangeaisons calamiteuses. C'est fini. On en voit pas le bout. On ne peut pas passer.

 

 

 

 

 

 

 

Il n'y a pas d'être humain par ici, ce n'est pas pour rien. Il y a même très peu de traces de vie animale, à part ce python dans une vasque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce combat entre l'eau et la pierre est un duel, les intrus et les spectateurs n'y ont pas leur place. Alors on s'assoit. Abattus. Comme tous ces arbres qui jonchent les rives, mastodontes humiliés par des dégorgements faramineux. Que faire? Il est midi, probablement un peu plus. Surtout rester calme au milieu de toute cette agitation, retourner aux fondamentaux, manger, nos biscuits, secs ou humides. Boire. Remplir la gourde.  Et puis quand même bouger mais agir calmement au milieu de ces bouleversements.

 

Je finis par repérer un gros rocher sur lequel je pourrais prendre appui . Toujours selon notre méthode déjà éprouvée, je laisse dériver lentement le kayak accroché par une corde. Olivier, un peu plus loin pourra récupérer le kayak que j'aurais laissé filer doucement. Je descendrai à mon tour pour prendre le relais et ainsi de suite. Nous nous mettons en place. La corde est bien accrochée à une sangle qui surplombe l'avant de l'embarcation. Je laisse aller avec précaution. Le bateau suit sa trajectoire comme prévu, il descend, Olivier est prêt à le recevoir. Mais soudain il se met de travers, se remplit d'eau, plonge, le courant surpuissant s'engouffre à l'intérieur, je résiste, me cramponne à une saillie rocheuse, tente de l'extraire des trombes qui l'emportent, je lutte, je vais lâcher, je dois lâcher.....

 

J'ai lâché.

 

Le kayak est parti, sans nous, je n'ai pas pu le retenir.

J'ai tout lâché. C'était lui ou moi.

Je reste assis. En quelques secondes il a disparu dans le bouillon. Cette fois-ci c'est vraiment foutu. On avait eu la géniale idée de garder un sac de nourriture et quelques affaires au cas où, mais le kayak est parti avec le bidon blanc et les vêtements de rechange, le bidon noir étanche avec l'argent, mes papiers et autres préciosités. Il ne nous reste plus qu'à escalader les roches jusqu'à ce que l'on trouve un accès sur la rive qui nous permette de longer la rivière.

 

 

ça devient vraiment difficile.

A force de puiser -dans nos réserves-  on va finir épuisés. Ici les roches sont volumineuses, les accès sont acrobatiques. Il nous faut parfois tester plusieurs itinéraires avant de trouver le bon. Il faut se hisser, se laisser glisser, tomber dans une vasque...sans issue, faire demi-tour, crapahuter à nouveau et recommencer. La rivière est très encaissée et il est impossible d'escalader les parois. Nous avançons péniblement, mètre après mètre. On dérape, on s'abîme les genoux, les coudes, je me réceptionne sur les côtes, ça fait mal, j'ai le souffle coupé. ça passe mais les sangles du sac me hache la respiration. Il nous reste des biscuits, l'eau ne manque pas, on va y arriver. Mais ça commence à être long. Et pénible.

Nous avons franchi depuis 24 heures le point de non retour. Notre univers des possibles s'est restreint au chemin le plus praticable, le moins dangereux, le moins douloureux. Il n'y a plus de cartes en main, il n'y a plus de choix, nous n'avons plus que nos pieds et nos mains pour nous en sortir.

 

 

 Olivier parti en éclaireur trouve enfin une échappatoire sur le côté. Je le vois de loin et lui fais signe. Ici la forêt est plutôt clairsemée mais les dénivelés sont importants. La marche est plus facile à condition de s'accrocher aux branches. Vue d'en haut, la violence des flots est encore plus impressionnante.

Tout à mes effluves dithyrambiques, je l'ai perdu de vue. Par où est-il passé? Une petite crique  se dessine plus loin sur la droite où le chaos semble s'apaiser. Son casque réapparaît. Il me hurle quelque chose. Je n'entends rien avec le bruit de la cascade. Je m'approche:

" Le bidon blanc!".

Il a été éjecté, arraché du kayak et flotte dans une petite vasque latérale. En descendant pour le saisir, on aperçoit le kayak qui a été lui aussi rejeté vers le bord par le courant, on se précipite avant qu'il ne dérive à nouveau. Incroyable! Au désespoir il y a une heure, une lueur apparaît à nouveau. La poignée où était attachée la corde à l'avant du bateau a été arrachée et la corde emportée, la dernière pagaie que l'on avait attachée à la ligne de vie est vrillée, tordue et l'on imagine la puissance qu'il a fallu pour commettre ces dégâts.

 

On remonte en piteux état, vidé de notre substance grise, imperméable à l'analyse, à l'introspection, simplement dirigé par l'instinct de survie. La vie n'a qu'un seul sens, celui de la descente de la rivière, une seule issue, la dernière chute, que l'on espère à chaque virage. Je n'ai plus de papiers, je n'ai plus d'argent, j'ai perdu mes lunettes, je n'ai plus de vêtements secs mais il faut encore remonter sur le kayak.

 

Olivier rame à l'avant, je l'accompagne inutilement avec mes mains à l'arrière. On se laisse surtout dériver. Dans l'obscurantisme de la buée de mes lunettes de soleil, j'aperçois sur la gauche, un drôle de petit rocher. Je hèle mon camarade de jeu, il me confirme: c'est bien le bidon noir, étanche qui flotte près de la berge. Une galère en moins: je récupère ma carte de séjour!

On est fatigué, la fin de l'après-midi approche, un petit banc de sable nous accueillera pour la nuit.

 

 

 

 

3éme jour.

 

Maintenant il n' y a plus le choix, plus d'autres alternatives: avec une pagaie tordue, sans corde, sans dérive ' (elle a du être arrachée dans la dernière grosse cascade), et le fond du bateau qui se dégonfle trop rapidement, nous ne prendrons VRAIMENT plus aucun risque. Nous avons cru dans un premier temps qu'il s'agissait d'un problème de valve de surpression qui  aurait pris un coup dans le tumulte, mais nous nous apercevrons plus tard, qu'une petite fente sans doute provoquée par la pointe d'un rocher est apparue sur le fond du kayak et il faudra régulièrement le regonfler. Par chance, nous avons pu sauver la pompe à pied.

 

A chaque cascade, nous dégonflons le kayak, l'installons dans son sac, et chargeons une partie du matériel dans l'autre sac. La rivière étant très encaissée, il nous faut à chaque fois échafauder des parois abruptes, se frayer un chemin dans la forêt plus ou moins dense et longer la rivière jusqu'à trouver une zone abordable. On vide alors les sacs, on fait demi-tour, on les remplit à nouveau avec le reste du matériel et on repart. Nous respecterons scrupuleusement ce protocole quatre fois dans la journée, en espérant à chaque fois que ce soit la dernière. Je suis épuisé physiquement comme je ne me souviens pas l'avoir été. Je suis un ver moulu. Il fait chaud et humide sous les frondaisons. On grimpe à la force des bras et des cuisses, avec un sac chargé sur le dos, on s'accroche aux racines, aux ronces, on effeuille, on débranche, on se plie sous les lianes, on se pique les doigts aux épines de tiges bizarres, on se coupe à d'autres, on enjambe des arbres affalés, on se traite de tous les noms avec des fourmis magnans.

 

Il est étrange de constater combien le retour sur terre revigore notre vocabulaire, combien le souffle de vie sert d'abord à proférer les sons de la race de sa mère. Nous étions humbles sur l'eau et la pierre, corps étrangers d'un monde minéral. On ne lutte pas dans un torrent, on esquive, on dérive, on contourne. De retour dans le monde vivant végétal et animal,nous retrouvons soudainement nos hormones de mâles dominants sur cette femelle nature sauvage.

Le sol redevient territoire.

La vie un combat.

 

Il ne faut pas penser dans ces cas-là. Etre juste mécanique: monter-descendre, charger-décharger, avancer-revenir.

Poser les questions par terre pour s'alléger l'esprit.

Avancer. Obstinément. Ici, Dame nature est maîtresse et le mâle alphatigué.

 

Et puis en fin d'après-midi du troisième jour, après un long dénivelé, nous arrivons au pied d'une prolifique cascade qui se prolonge dans une rivière calme. C'est la dernière, cette fois j'en suis sûr. En face de nous une plage de sable nous attend, on traverse, l'endémisme c'est fini.

 

 

Au départ, j'avais choisi une tenue blanche.

 

D'où l'expression se faire tailler un short

 

 

 

 

 

 

C'est fini, on veut juste de l'eau ....douce.

On est presque arrivé. Il ne peut plus rien nous arriver.

Plus qu'une nuit de repos.

Enfin presque puis nous devrons déménager en pleine nuit. En raison d'orages lointains et par sécurité, dans la crainte d'une crue soudaine, nous quitterons la plage pour porter les tentes sur un terrain un peu plus en hauteur.

Plus qu'une demi-journée de navigation tranquille.

Enfin presque puisque sans dérive, avec une seule pagaie complètement tordue, le boudin gonflable du fond percé, il n'est pas facile de nous diriger dans le droit chemin.

Plus que quelques heures à se laisser dériver paisiblement.

Enfin presque car la rivière est infestée de mouches tsé-tsé, impitoyables et cruelles, qui accompagnées de leurs congénères volants, bourdonnants, vrombissants, piquants, constituent la pire menace pour nos cerveaux subséquemment fragilisés et nos épidermes passablement délabrés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous aurez noté l'élégant impact lombaire droit de mon petit camarade.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une première case sur la gauche,puis les piliers du pont que je connais bien sur la droite, nous sommes à Doussala.

 

On va s'arrêter là.

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commentaires

M
je voudrais prendre contact avec vous pour discuter descentes de rivières au Gabon? comment je peux vous joindre? merci
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M
Toujours des projets de kayak?
A
Bonsoir. Vous êtes au Gabon? Mon mail : arnaud.flamen@live.fr