Gabon Hôpital Schweitzer Lambaréné
Week-end de garde
La situation devenait dramatique à Lambaréné. Bien avant les élections, chacun avait pris soin de faire le plein de provisions et dans
la semaine qui suivit, la rue étant agitée par quelques émeutiers, le bon peuple resta cloîtré chez lui et la plupart des commerçants jugea plus prudent de garder rideaux fermés par crainte
d’éventuels pillages. En conséquence de quoi, malgré l’abondance de précautions prises, nous nous trouvions en pénurie de bières. La garde commence le vendredi midi jusqu’au lundi matin mais ne
travaillant pas le vendredi après-midi ( après-midi de récupération ), et devant l’urgence de la situation, je décidai de prendre ma voiture pour remplir les casiers lamentablement vides qui se
morfondaient aux portes du réfrigérateur.
Las, ma mission à peine exécutée, mon portable se mit à vrombir de son air chafouin que je ne lui connais que trop bien. Le numéro des urgences de l’hôpital s’afficha. La qualité du son dans le réseau cellulaire en Afrique n’est pas vraiment en dolby-stéréo et conjugué aux bruits des voitures et des sonos intempestives qui jalonnent le bord des routes, la compréhension peut parfois s’avérer difficile voire hasardeuse. Après maintes répétitions et incompréhensions mutuelles je finis quand même par déchiffrer la teneur du message qui requérait ma haute compétence : le croque-mort avait tenté de se suicider !

L’eau de vie n’abreuvait plus ses veines et la mise en bière lui semblait préférable à cette source tarie. Je tentais sournoisement de différer mon intervention mais le major de garde me fit
comprendre que ma présence s’avérait indispensable dans les plus brefs délais. Arrivé à l’hôpital, je compris devant l’abondance de populace qui s’agitait dans le service d’urgence et devant la
déférence qu’affichait les infirmiers du service que l’affaire était de la plus haute importance.
L’individu, haut en couleurs, interdisait violemment qu’on l’approche, clamant
qu’il savait très bien ce qu’il faisait et que sa décision était irrévocable.
Je commençai par faire sortir tout ce beau monde pour calmer les esprits, le laissai faire encore un peu son numéro de tribun désespéré mais lucide, puis parvint enfin à le faire asseoir sur une
chaise en face de moi en lui promettant que bien entendu je n’attenterai à son intégrité physique pas et que je respectais sa décision. Pendant le laps de temps qui avait précédé l’accalmie, de
nombreuses questions éthiques affluèrent en moi me laissant perplexe sur la conduite à tenir.
Car enfin un croque-mort qui choisit sciemment de passer à l’arrière du véhicule ne demande t-il pas considération pour sa demande ? ( dans un véhicule des pompes funèbres la place du mort est à l’arrière).
Le cas n’était pas banal.

Pendant près d’une heure je le fis parler et il me raconta sa vie, familiale, professionnelle et conjugale, pleine d’ambitions et de déceptions, de gloire et d’échecs. Celui qui conduisait ses
semblables à leur dernière demeure avait pour passion secondaire de construire des maisons pour les vivants et il s’était ainsi constitué un patrimoine immobilier enviable. Je ne sais si c’est
cette dernière particularité qui forçait l’estime des infirmiers ou sa qualité de transitaire post-mortem, mais ils faisaient preuve d’une commisération peu habituelle dans ce genre de
circonstances. Je les avais plutôt entendu à plusieurs reprises conseiller à de frêles jeunes filles en proie à une déception sentimentale ou à une situation familiale difficile de se jeter du
pont de l’Ogoué plutôt que de prendre quelques misérables comprimés inefficaces et de venir déranger le personnel de garde qui avait assez de travail comme ça. Après un interrogatoire subtil et
talentueux, il narra qu’à bout de forces et de nerfs il avait pris une écorce « raticide » utilisée localement pour occire les rats et autres animaux errants et dont la toxicité se
révélait foudroyante et irrémédiable. Trois heures avaient passé depuis l’ingestion fatale et le discours de l’homme quoique moins agité ne faiblissait pas. Il avait mélangé cette écorce dans un
grand verre de whisky de douze ans d’âge, bu la potion rédemptrice et c’était allongé attendant le trépas salvateur.
De nouvelles interrogations m’assaillirent : un être capable de gâcher un aussi bon whisky méritait t-il l’absolution ?
Après cette dernière révélation je remarquai que les deux infirmiers qui m’assistaient échangèrent des regards complices et qu’un discret sourire allégeait maintenant leur faciès
taciturne.
Nous laissâmes partir le requérant, toujours aussi ferme dans ses dernières volontés.
Son état ne s’altérait pas et aucune force n’aurait pu le contraindre à rester en observation pendant 24 heures à l’hôpital.
Après son départ, mes deux assistants me révélèrent la teneur de leur changement d’attitude. L’écorce qu’avait évoquée le mortifère était bien connue d’eux et était effectivement très toxique consommée pure mais était inactivée par l’alcool ce qui expliquait la longévité du compère.
Aucun faire-part ne parut dans les jours qui suivirent et notre homme, revenu à de meilleures sentiments, reprit le volant de son corbillard, échafauda de nouveaux plans de villas et continua à s’engueuler avec sa femme.
J’aurais pu vous parler aussi de Prisca, que le SIDA ronge de jour en jour et qui ne passera probablement pas la semaine. Le SIDA se
transmet de la mère à l'enfant au moment de l'accouchement ou au cours de l'allaitement. Son bébé de cinq mois est hospitalisé en pédiatrie pour la même maladie. Ou de Cornelia, tuberculeuse
décharnée que la volonté et la patience de sa mère aidée de quelques molécules chimiques ont sauvée et qui pourra profiter encore des facéties de son bébé. De tous ceux là dont le nombre ne cesse
de croître, sidéens et tuberculeux, qui deviennent des chiffres effarants dans des statistiques morbides.

Il existe un ministère du SIDA au Gabon.
Dont on raconte mille et une malversations.
Ali a la réputation d’être plus exigeant que son père envers ses ministres et ses fonctionnaires. On pourra le juger sur cet immense chantier qui l’attend.
Mais je voulais aussi vous parler de ce vieux papa et de cette vieille manman ( ici à partir d’un certain âge on est
« papa » appellation usuelle et bienveillante) . Il fut hospitalisé quelques jours pour changer la sonde urinaire qu’il porte depuis neuf ans et pour une altération passagère de l’état
général. Sur sa fiche il doit avoir quatre-vingt ans et elle probablement tout autant mais l’âge ici reste une notion tout à fait aléatoire surtout pour les gens de cette génération à qui l’on a
attribué une année de naissance à partir de souvenirs historiques. Une bonne partie de la population est ainsi née le premier janvier de telle année, jour officiel et administratif.

Papa était fatigué. Manman lui remettait ses chaussures, galoches découpées dans de vieilles bottes. Elle l’aidait à se redresser dans son lit puis à se lever. Elle-même, courbée depuis des
années par des travaux trop durs sur une terre trop basse marchait avec un bâton sur lequel elle s’appuyait pour se redresser un peu quand elle voulait faire une pause. Tous leurs enfants étaient
morts. On ne demanda pas de quoi. Ils restaient deux, unis, tous petits et rabougris, sans plainte, inséparables comme les oiseaux du même nom. Les mots ne leur étaient plus nécessaires. A une
attitude répondait un geste, un regard épargnait une question.

Papa allait mieux. Je décidai de les ramener au village en compagnie d’Anne-Lise ma stagiaire américaine tombée amoureuse du papa. Je les portais tout les deux dans ma voiture beaucoup trop haute
pour leurs petites jambes.
C’était le même jour, la même après-midi peu avant qu’on ne m’appelle pour le valétudinaire croque-mort.
Le début d’un week-end de garde.